J.-A. Miller, L'orientation lacanienne - J.-A. Miller

Silet

Leçon du 23 novembre 1994. Extraits

Vous ne dites rien ! reproche l’analysant, mais le silence que l’analyste prend à sa charge n’est autre que celui de la pulsion. En ne pipant mot, il vise la jouissance qui se loge dans les interstices du dire. C’est à partir du silence que la parole a des chances de toucher au mode de satisfaction de chacun. Or, changer de mode de jouissance est tout sauf une évidence.
Dans cette leçon inaugurale du cours « Silet » (du latin silere, faire silence), Jacques-Alain Miller révèle l’indicible, à la fois discret et dérangeant, qui se joue au cœur de la séance analytique.

[…]

Pour cette année, mon titre sera Silet. C’est du latin. Pour en donner un repérage grammatical et lexical précis, il s’agit de la troisième personne du présent de l’indicatif du verbe silere, que l’on pourrait traduire par se taire. Or se taire serait du côté de tacere, tandis que silere serait plutôt rester silencieux et ce, comme verbe actif. On n’est pas obligé de le réfléchir comme dans la forme se taire – qui comporte toujours l’idée qu’on se fait taire ou que l’on vous fait taire, alors qu’il s’agit ici de l’activité de garder le silence. […]

Quand [l’analyste] parle, il parle – ou devrait le faire – à partir du silence. Il devrait parler à partir du silence, et même garder le silence tout en parlant. Peut-être est-ce le secret de l’interprétation – préserver la place de ce qui ne se dit pas ou de ce qui ne peut pas se dire ; accorder sa parole, moins à la parole de l’Autre, à la parole de celui qui est là pour parler, qu’à ce qu’elle tait. Le sujet du verbe silet, ce pourrait être aussi la parole. La parole garde silence et elle défaille devant la jouissance.

Le silence est un rapport éminent du sujet au signifiant, et ce silence-là est, si je puis dire, à la croisée des chemins de l’analyste et de la pulsion.

J.-A. Miller

[…]

J’aurais pu introduire la chose sous la forme d’une devinette – qu’y a-t-il de commun entre un analyste et une pulsion ? Réponse – le silence. Eh bien, c’est ça ! Je voudrais parler du silence ! Il est certainement très difficile de parler du silence, de parler en étant, pour ainsi dire, à la hauteur du silence, à la hauteur de la force à l’œuvre dans le silence, dans le ne rien dire, le ne pas piper mot. […]

Sans doute la parole est-elle, comme nous le disons après Lacan, l’épreuve du manque-à-être. Pour le sujet, c’est l’épreuve d’une division. La parole est une machine à se perdre. On dit plus qu’on ne veut, on dit moins, on dit autre chose, on dit à côté, on dit le contraire… Cette machine que Lacan appelait les défilés du signifiant, impose en elle-même le manque et le détraquage, une erreur de calcul quelque part. Mais précisément, il n’est pas sûr que la jouissance soit du registre du manque. Par sa face la plus profonde, on peut même dire qu’elle ne laisse pas de place au manque.

La jouissance ne dit pas Je parle. Elle ne dit pas non plus Je ne parle pas. […] La jouissance silet.

J.-A. Miller

[…]

Tel est mon point de départ – la vérité, animée dans la fameuse prosopopée, dit Moi, la vérité, je parle, mais ce n’est précisément pas ce que dit la jouissance. […] La vérité, il est très douteux – on s’en est déjà aperçu – qu’elle puisse dire la vérité sur la jouissance. Ce n’est pas pour rien que Lacan a posé à son propos le terme de semblant. Il se pourrait même que la vérité, ce soit de jouir à faire semblant.

[…]

Lacan a progressivement spécialisé le terme de jouissance pour qualifier cette satisfaction dite inconsciente, qu’on ne sait pas. De sorte qu’à ce niveau, il n’y a pas de manque. […] Lacan invite à penser néanmoins que si nous nous mêlons de cette affaire, de ce système qui marche si bien, qui s’entretient, c’est que l’état de satisfaction est à rectifier, au niveau de la pulsion. C’est là quelque chose d’énorme. Il s’agit de savoir comment la parole, l’épreuve du manque-à-être que constitue la parole, serait susceptible de produire cette rectification de l’état constant de satisfaction.

L’opération analytique a pour but de changer le mode de jouir de l’inconscient, mais on peut aller jusqu’à dire […] qu’elle-même pourrait bien être un autre mode de jouir de l’inconscient.

J.-A. Miller

[…]

Sous le titre de Silet, je voudrais donc procéder à une étude de ce qu’il faut là que je pluralise, à savoir une étude des modes de jouissance. […] En effet, si à ce niveau il n’y a pas de manque, il faut au moins qu’on puisse dire qu’on passe d’un mode de jouissance à un autre – passage dont le résultat sera toujours ce solde positif mais obtenu différemment. […]

Ce qu’on pourrait supposer de mieux, c’est qu’il faudrait passer par le mode analytique de jouir de l’inconscient pour précisément changer, rectifier ce mode de jouir. Or, en même temps, il se pourrait que, croyant passer par ce mode analytique de jouir de l’inconscient, on y reste collé, attaché.

Références
"À partir du silence"
J.-A. Miller
Revue
Horizon, n°65
Éditeur
École de la Cause freudienne
Année
1994
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Extraits de « À partir du silence », leçon du 23 novembre 1994 du cours de J.-A. Miller « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, Horizon, n° 65, p. 19-30.

Version établie par Pascale Fari, à partir d’une transcription réalisée par Jacques Peraldi. Non relue par l’auteur.

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