J.-A. Miller, L'orientation lacanienne - J.-A. Miller

Choses de finesse en psychanalyse

Leçon du 17 décembre 2008. Extraits

Si le psychanalyste n’est pas sans avoir en tête la question du diagnostic, il vise la singularité irréductible de chaque sujet. Ce n’est donc pas l’esprit de géométrie qui le guide dans sa pratique, mais des choses de finesse – auxquelles Jacques-Alain Miller s’attèle dans ce cours.
Dans la séance analytique, tout tient à l’événement qui doit être incarné : un événement de corps. C’est la définition que Lacan donne du sinthome, qui n’est pas l’inconscient qu’on déchiffre. Jouissance à nulle autre pareille, le sinthome se situe là où ça ne parle pas ; il ne fait pas sens. C’est l’incomparable du sujet.

Laissez être celui qui se confie à vous, laissez-le être dans sa singularité.

J.-A. Miller

[…]

La singularité est une catégorie logique, mais c’est aussi une catégorie aux limites de la logique. Peut-on parler du singulier au-delà de le désigner ? Peut-on en parler ? car, comme tel, le singulier ne ressemble à rien, il ex-siste, il ex-siste à la ressemblance, c’est-à-dire, il est hors, hors de ce qui est commun. Et le langage ne dit que ce qui est commun, hormis le nom propre, sans que le propre du nom soit une assurance absolue de la singularité. Le nom propre est équivoque aussi bien. […]

Selon le point de vue diagnostique, Socrate appartient – à une classe et à une autre –, mais selon le point de vue du singulier, Socrate est Socrate, à nul autre pareil [;] c’est l’expression du respect de ce que chacun a de singulier, d’incomparable, et c’est la permission donnée à ce que cet autre soit, si j’ose dire, lui-même, tel quel, indépendamment des systèmes, où vous rêvez de l’inscrire. Il s’agit que vous, dit thérapeute, vous vous inscriviez dans son sillage, que vous laissiez se déployer, là, une ex-sistence, hors des chemins déjà battus. […]

Bien sûr, à l’occasion, j’accepte le problème posé en termes de classes diagnostiques, mais toujours en tentant de le désamorcer dans ce qu’il a de trop insistant, pour faire prévaloir ce que je crois plus proprement psychanalytique, le point de vue anti-diagnostique. Le diagnostic viendra de surcroît.

Un cas, c’est ce qui tombe et en particulier ce qui tombe hors des systèmes.

J.-A. Miller

[…]

« Tout dans une analyse est à recueillir – c’est ainsi que Lacan résume la position de Freud –, est à recueillir comme si rien ne s’était d’ailleurs établi. […]

L’analyste n’est pas une mémoire, il ne fait pas du benchmarking, il ne compare pas : il accueille l’émergence du singulier. En tout cas, c’est ce que comporte l’orientation vers le singulier. Il n’y a pas que cela dans la pratique de la psychanalyse. Par un autre versant en effet l’analyste est une mémoire. Il garde la mémoire des signifiants qui sont apparus, il fait des corrélations, il les articule, il repère des répétitions.

Ce que Lacan appelle sinthome, c’est par excellence le concept singulier, celui qui n’a pas d’autre extension que l’individu. À le saisir comme tel, vous ne pouvez le comparer à rien. […] S’agissant du singulier, là, défaille l’esprit de géométrie, comme dit Pascal, là, défaille le mathème, au sens de Lacan. Pour le saisir, impossible de partir de définitions et de principes, ou bien de structures, afin de démontrer le cas par ordre, par cet ordre de raisons dont parlait Descartes […]. S’agissant du singulier, dis-je, là, il faut, comme dit Pascal, sentir et juger droit et juste. Là, on ne procède pas par la succession de raisons, mais il faut, je cite encore Pascal, tout d’un coup voir la chose.

Le singulier […] invite, dans la pratique de la psychanalyse, à se maintenir dans l’instant de voir. [Dans] cette rencontre, une fonction essentielle est accomplie de toucher, d’entendre, de percevoir, de sentir l’autre, la garantie du monde, que vous êtes, pour celui-là, et qui n’a pas besoin de bla-bla-bla : elle a simplement besoin d’un cœur qui bat, elle a besoin de l’incarnation de la présence.

La vérité, c’est que, pour le parlêtre, l’effet de rencontre est instantané. Tout tient à l’événement, un événement qui doit être incarné, qui est un événement de corps – définition que Lacan donne du sinthome.

Le point de vue du sinthome consiste à penser l’inconscient à partir de la jouissance.

J.-A. Miller

[…]

Du point de vue du singulier, du point de vue du sinthome en tant qu’il est ce qu’il y a de singulier en chacun, […] l’inconscient est une défense contre la jouissance dans son statut le plus profond qui est son statut hors-sens. […]

La métaphore paternelle résout la jouissance par le sens commun : chaque fois que nous sommes touchés, que nous sommes émus, que ça nous dit quelque chose, le phallus est dans le coup, il est l’emblème du sens commun.Par rapport à ce sens joui, Lacan distingue la jouissance propre au sinthome – là, nous sommes encore dans le propre, le même adjectif que dans nom propre. La jouissance propre au sinthome, qu’il indique à l’horizon de l’orientation vers le singulier, c’est au contraire une jouissance qui exclut le sens. C’est la jouissance qui ne se laisse pas résoudre dans la signification phallique, et qui, à cet égard, conserve une opacité fondamentale. L’orientation vers le singulier vise, en chacun, la jouissance propre du sinthome en tant qu’exclusive du sens. […]

L’orientation vers le singulier ne veut pas dire qu’on ne déchiffre pas l’inconscient, elle veut dire que cette exploration rencontre nécessairement une butée, que le déchiffrement s’arrête sur le hors-sens de la jouissance.

À côté de l’inconscient, où ça parle – et où ça parle à chacun, parce que l’inconscient, c’est toujours du sens commun –, […] il y a le singulier du sinthome, où ça ne parle à personne.

J.-A. Miller

[…]

C’est pourquoi Lacan le qualifie d’événement de corps. Ce n’est pas un événement de pensée. Ce n’est pas un événement de langage. C’est un événement de corps – encore faut-il savoir : de quel corps ? Ce n’est pas un événement du corps spéculaire, ce n’est pas un événement qui a lieu là où se déploie la forme leurrante du corps qui vous aspire dans le stade du miroir. C’est un événement de corps substantiel, celui qui a consistance de jouissance. […]

L’interprétation, ça n’est pas seulement le déchiffrement d’un savoir, c’est faire voir, c’est éclairer la nature de défense de l’inconscient. Sans doute, là où ça parle ça jouit, mais l’orientation vers le sinthome met l’accent sur ceci, ça jouit là où ça ne parle pas, ça jouit là où ça ne fait pas sens. […]

L’analyste est un sinthome. Il est supporté par le non-sens, alors on lui fait grâce de ses motivations, il ne s’expliquera pas. Bien plutôt jouera-t-il à l’événement de corps, au semblant de traumatisme. Et il lui faudra beaucoup sacrifier pour mériter d’être, ou d’être pris pour, un bout de réel.

Références
"L'inconscient et le sinthome"
J.-A. Miller
Revue
La Cause freudienne, n°71
Éditeur
École de la Cause freudienne
Année
2009
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Extraits de « L’inconscient et le sinthome », leçon du 17 décembre 2008 du cours « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, La Cause freudienne, n°71, 2009, p. 72-79.

Transcription de Fabienne Henry et Michel Jolibois. Non relu par l’auteur.

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