J. Lacan, Le Séminaire de Lacan

Les psychoses

Extraits

Les phénomènes psychotiques tiennent à l’ordre du langage : tel est le fil d’Ariane suivi par Lacan dans son Séminaire de 1955-1956. Partant d’un retranchement primordial isolé par Freud – Verwerfung –, il explore le délire comme un envahissement psychologique du signifiant. La psychose concerne donc la parole du sujet en tant qu’elle ne peut répondre d’un élément fondamental : rejeté du symbolique – forclusion –, il réapparaît dans le réel. Le sujet se retrouve alors privé d’un signifiant majeur, de cette grand-route qui accroche et polarise les signifiants et les significations. Là où le signifiant ne fonctionne pas, ça se met à parler tout seul.

[…]

Tous les tabourets n’ont pas quatre pieds. Mais alors, il n’est plus question qu’il en manque un seul, sinon ça va très mal. Eh bien, sachez que les points d’appui signifiants qui soutiennent le petit monde des petits hommes solitaires de la foule moderne, sont en nombre très réduits. Il se peut qu’au départ, il n’y ait pas assez de pieds au tabouret, mais qu’il tienne tout de même jusqu’à un certain moment, quand le sujet, à un certain carrefour de son histoire biographique, est confronté avec ce défaut qui existe depuis toujours. Pour le désigner, nous nous sommes contentés jusqu’à présent du terme de Verwerfung.

Ce qui est refusé dans l’ordre symbolique, au sens de la Verwerfung, reparaît dans le réel.

J. Lacan

[…]

[Que l’Homme aux loups] ait rejeté toute accession de la castration, pourtant apparente dans sa conduite, au registre de la fonction symbolique, que toute assomption de la castration par un je soit pour lui devenue impossible, a le lien le plus étroit avec le fait qu’il se trouve avoir eu dans l’enfance une courte hallucination […]. En jouant avec son couteau, il s’était coupé le doigt, qui ne tenait plus que par un tout petit bout de peau. Le sujet raconte cet épisode dans un style calqué sur le vécu. Il semble que le repérage temporel ait disparu. Il s’est assis ensuite sur un banc à côté de sa nourrice qui est justement la confidente de ses premières expériences, et il n’a pas osé lui en parler. Combien significative cette suspension de toute possibilité de parler – et à la personne précisément à qui il parlait de tout, et spécialement de choses de cet ordre. Il y a là un abîme, une plongée temporelle, une coupure d’expérience, à la suite de quoi il en ressort qu’il n’a rien du tout, tout est fini, n’en parlons plus. La relation que Freud établit entre ce phénomène et ce très spécial ne rien savoir de la chose, même au sens du refoulé exprimé dans son texte se traduit par ceci – ce qui est refusé dans l’ordre symbolique, ressurgit dans le réel.

[…]

Le phénomène psychotique [c]’est l’émergence dans la réalité d’une signification énorme qui n’a l’air de rien – et ce, pour autant qu’on ne peut la relier à rien, puisqu’elle n’est jamais entrée dans le système de la symbolisation – mais qui peut, dans certaines conditions, menacer tout l’édifice.

Commencez par ne pas croire que vous comprenez.

J. Lacan

[…]

Partez de l’idée du malentendu fondamental. C’est là une disposition première, faute de quoi il n’y a véritablement aucune raison pour que vous ne compreniez pas tout et n’importe quoi. […] Que tel moment de la perception du sujet, de sa déduction délirante, de son explication de lui-même, de son dialogue avec vous, soit plus ou moins compréhensible, n’est pas ce qui est important. […]

Au niveau du signifiant, dans son caractère matériel, le délire se distingue précisément par cette forme spéciale de discordance avec le langage commun qui s’appelle un néologisme. […] La signification de ces mots qui vous arrêtent a pour propriété de renvoyer essentiellement à la signification, comme telle. C’est une signification qui ne renvoie foncièrement à rien qu’elle-même, qui reste irréductible. [A]ssurément, ces malades nous parlent le même langage que nous. S’il n’y avait pas cet élément, nous n’en saurions absolument rien. C’est donc l’économie du discours, le rapport de la signification à la signification, le rapport de leur discours à l’ordonnance commune du discours, qu’il nous permet de distinguer qu’il s’agit du délire. […]

C’est à partir de la relation du sujet au signifiant et à l’autre, avec les différents étages de l’altérité, autre imaginaire et Autre symbolique, que nous pourrons articuler cette intrusion, cet envahissement psychologique du signifiant qui s’appelle la psychose.

Si le névrosé habite le langage, le psychotique est habité, possédé par le langage.

J. Lacan

[…]

Cette véritable dépossession primitive du signifiant, il faudra que le sujet en porte la charge et en assume la compensation, longuement, dans sa vie, par une série d’identifications purement conformistes à des personnages qui lui donneront le sentiment de ce qu’il faut faire pour être un homme. C’est ainsi que la situation peut se soutenir longtemps, que des psychotiques vivent compensés, ont apparemment les comportements ordinaires considérés comme normalement virils, et tout d’un coup, mystérieusement, Dieu sait pourquoi, se décompensent. […]

[Ce] qui peut se proposer de plus ardu à un homme, et à quoi son être dans le monde ne l’affronte pas si souvent – c’est ce qu’on appelle prendre la parole, j’entends la sienne, tout le contraire de dire oui, oui, oui à celle du voisin. […] La défaillance du sujet au moment d’aborder la parole véritable situe son entrée, son glissement, dans le phénomène critique, dans la phase inaugurale de la psychose. [C]’est à la mesure d’un certain appel auquel le sujet ne peut pas répondre, que se produit un foisonnement imaginaire […]. À partir de ce que j’appelle le coup de cloche de l’entrée dans la psychose, le monde sombre dans la confusion. […]

[Il] n’est pas impossible qu’on arrive à déterminer le nombre minimum de points d’attache fondamentaux entre le signifiant et le signifié nécessaires à ce qu’un être humain soit dit normal, et qui, lorsqu’ils ne sont pas établis, ou qu’ils lâchent, font le psychotique.

La route, voilà un signifiant qui mérite d’être pris comme tel – la route, la grand-route, sur laquelle vous roulez avec vos divers ustensiles de locomotion […]. La grand-route est quelque chose qui existe en soi et qui est reconnu tout de suite.

J. Lacan

[…]

Vous pouvez avoir le sentiment qu’il y a là une métaphore banale, que la grand-route n’est qu’un moyen d’aller d’un point à un autre. Erreur.

[La] grand-route est un site, autour de quoi s’agglomèrent toutes sortes d’habitations, de lieux de séjour, mais aussi qui polarise, en tant que signifiant, les significations. […] La grand-route est ainsi un exemple particulièrement sensible de ce que je vous dis quand je parle de la fonction du signifiant en tant qu’il polarise, accroche, groupe en faisceau les significations. […]

Comment font-ils, ceux qu’on appelle les usagers de la route, quand il n’y a pas la grand-route, et qu’il s’agit de passer par de petites routes pour aller d’un point à un autre ? Ils suivent les écriteaux mis au bord de la route. C’est-à-dire que, là où le signifiant ne fonctionne pas, ça se met à parler tout seul au bord de la grand-route. Là où il n’y a pas la route, des mots écrits apparaissent sur des écriteaux. C’est peut-être cela, la fonction des hallucinations auditives verbales de nos hallucinations – ce sont les écriteaux au bord de leur petit chemin. […] Et alors, dans ce bourdonnement que si souvent vous dépeignent les hallucinés en cette occasion, dans ce murmure continu de ces phrases, de ces commentaires, qui ne sont rien d’autre que l’infinité de ces petits chemins, les signifiants se mettent à parler, à chanter tout seuls.

[…]

En tout cas, il est impossible de méconnaitre, dans la phénoménologie de la psychose, l’originalité du signifiant comme tel. Ce qu’il y a de tangible dans le phénomène de tout ce qui se déroule dans la psychose, c’est qu’il s’agit de l’abord par le sujet d’un signifiant comme tel, et de l’impossibilité de cet abord. Je ne reviens pas sur la notion de la Verwerfung dont je suis parti, et pour laquelle, tout bien réfléchi, je vous propose d’adopter définitivement cette traduction que je crois la meilleure – la forclusion. 

Références
Les psychoses
Le Séminaire, livre iii
J. Lacan
Éditeur
Seuil
Année
1981
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Extraits de Le Séminaire, livre iii, Les psychoses (1955-1956), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1981.

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