J.-A. Miller, Textes de J.-A. Miller

Clinique ironique

Extraits

Réveillez-vous, cliniciens : « Tout le monde est fou ! » Dans ce texte décapant, Jacques-Alain Miller tire les conséquences de la « clinique universelle du délire ». Nous délirons tous parce que le discours est une défense face au réel. Seul le schizophrène, qui n’est pris dans aucun discours établi, c’est-à-dire dans aucun lien social, peut, par son « ironie infernale », nous frayer la voie vers le réel de la clinique. Il peut nous apprendre à ne pas tourner le dos à ce que celle-ci a d’impossible à supporter.

Devant le fou, devant le délirant, n’oublie pas que tu es, ou que tu fus, analysant, et que toi aussi, tu parlais de ce qui n’existe pas.

J.-A. Miller

[…]

Je me suis posé dans toute sa généralité le problème de la clinique différentielle des psychoses, et j’ai pensé clarifiant pour commencer de lui opposer une clinique universelle du délire. […] J’appelle clinique universelle du délire, celle qui prend son point de départ de ceci, que tous nos discours ne sont que défenses contre le réel.

Pour construire cette perspective clinique, il faudrait atteindre à l’ironie infernale du schizophrène, celle dont il fait une arme qui, dit Lacan, porte à la racine de toute relation sociale. [L’ironie] n’est pas de l’Autre, elle est du sujet, et elle va contre l’Autre. Que dit l’ironie ? Elle dit que l’Autre n’existe pas, que le lien social est en son fond une escroquerie, qu’il n’y a pas de discours qui ne soit du semblant […]. L’ironie est la forme comique que prend le savoir que l’Autre ne sait pas, c’est-à-dire, comme Autre du savoir, n’est rien. Alors que l’humour s’exerce du point de vue du sujet supposé savoir, l’ironie ne s’exerce que là où la déchéance du sujet supposé savoir a été consommée.

Le vœu que je forme est que notre clinique soit ironique […], c’est-à-dire fondée sur l’inexistence de l’Autre comme défense contre le réel. 

J.-A. Miller

[…]

Comment allons-nous définir ici le schizophrène ? Je propose pour l’instant de le définir, après Lacan, comme le sujet qui se spécifie de n’être pris dans aucun discours, dans aucun lien social. J’ajoute que c’est le seul sujet à ne pas se défendre du réel au moyen du symbolique, comme nous faisons tous quand nous ne sommes pas schizophrènes. Il ne se défend pas du réel par le langage, parce que pour lui le symbolique est réel. […]

Dans ce que j’appelle la clinique universelle du délire, le schizophrène occupe une place que l’on pourrait dire d’exclusion interne. En effet, si le schizophrène est ce sujet pour qui tout le symbolique est réel, c’est bien à partir de sa position subjective qu’il peut apparaître que, pour les autres sujets, le symbolique n’est que semblant.

J’appelle ici schizophrène, le sujet qui n’éviterait pas le réel. C’est le parlêtre à qui le symbolique ne sert pas à éviter le réel, parce que ce symbolique lui-même est réel. S’il n’y a pas de discours qui ne soit du semblant, il y a un délire qui est du réel, et c’est celui du schizophrène. C’est de là que peut se construire l’universel du délire.

[…] Voilà la thèse que je propose de mettre au fronton d’une clinique différentielle des psychoses : tout le monde est fou.

Le délire est universel du fait que les hommes parlent, et qu’il y a pour eux langage.

J.-A. Miller

[…]

Il n’y a pas de corrélation biunivoque du mot et de la chose : le mot ne représente pas la chose, le mot s’articule au mot. […]

Dire que le signifiant n’a pas rapport à la chose mais à un autre signifiant – on le répète comme une antienne – implique que le signifiant a une fonction d’irréalisation. Le signifiant irréalise le monde. [Ce] n’est pas que l’on puisse parler de ce qui n’est pas, mais que ce qui est, du seul fait qu’on en parle, devient fiction [;] non parce que la parole fait exister ce qui n’est pas, mais bien parce que le langage fait inexister ce dont il parle. L’axiome de Lacan que la vérité a structure de fiction, comporte que la parole a effet de fiction.

Le secret de la clinique universelle du délire, c’est que la référence est toujours vide. […] La référence vide, comment l’incarner ? Rien n’est plus simple, si l’on se souvient que la clinique freudienne tourne toute entière autour d’un objet qui n’existe pas, à savoir le pénis de la mère. […] C’est un fait que Freud a commencé par le rêve, qu’il a donné l’interprétation des rêves comme la voie royale de la psychanalyse, et qu’il a pris le rêve comme une articulation signifiante sans référence. C’est en cela que Freud a considéré le rêve comme une forme de délire. Et c’est aussi pourquoi Lacan ordonne toute sa clinique à un « il n’y a pas », que ce soit en l’écrivant par (-ϕ), ou en énonçant « il n’y a pas de rapport sexuel ».

Le désir est une défense, une défense contre le réel de la jouissance.

J.-A. Miller

[…]

Lacan proposait, comme définition de la clinique psychanalytique, « le réel comme l’impossible à supporter ». Cela montre bien que les formes cliniques n’étaient pour lui qu’autant de modes de défense contre le réel, jusqu’au cas limite dit schizophrène, où le sujet apparaît sans défense devant l’impossible à supporter.

Références
« Clinique ironique »
J.-A. Miller
Revue
La Cause freudienne, n°23
Éditeur
École de la Cause freudienne
Année
1993
plus d'informations

« Clinique ironique », ouverture de la ve Rencontre Internationale du Champ freudien, Buenos Aires, 1988, La Cause freudienne, n°23, février 1993, p. 7-13.

Version et notes établies par Agnès Aflalo.

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