J.-A. Miller, Textes de J.-A. Miller

Est-ce passe ?

Extraits

La passe se vérifie, non pas au niveau des énoncés, mais au niveau de l’énonciation, indique Jacques-Alain Miller. La manière dont le passant interprète la passe donne une indication sur son désir d’analyste. C’est pour lui l’occasion de convertir la série de séances en un ensemble agalmatique – pas sans effets de starification s’il est nommé Analyste de l’École (AE). Quoi qu’il en soit, seule la passe garantit un possible au-delà de son analyse.

Il y a […] un pari de la passe qui consiste à mettre en jeu son analyse.

J.-A. Miller

[…]

Du côté du passant, quelle que soit sa certitude d’y être, il s’agit toujours d’une certitude anticipée et, s’il est raisonnable – ce qui n’est pas toujours le cas –, il y a nécessairement pour lui une incertitude quant à sa performance le jour dit […].

À la « certitude anticipée », il faut ajouter un aspect, inéliminable pour le passant, à savoir le pari de la passe, pari qu’on n’est jamais sûr de gagner. Il y a donc un pari de la passe qui consiste à mettre en jeu son analyse, c’est-à-dire à la rassembler comme une unité, à la boucler comme une, et à en faire un enjeu au sens du pari de Pascal – où le sujet fait de sa vie une mise, laquelle, comme Lacan le souligne, est toujours déjà perdue : on s’efforce de faire de sa propre analyse un objet petit a, sous les espèces de l’agalma, afin que tout le monde en reconnaisse l’éclat et se récrie : « c’est beau, c’est nouveau », voire « c’est un coup dans le savoir » […].

S’il y a échec à la passe, ce que l’on a présenté comme étant agalma devient palea ; il reste que ce petit a de la passe est un produit du bouclage de l’analyse comme une, qui ne se rencontre pas dans le cours de l’analyse.

Il s’agit plutôt de saisir un dire de passe qui indiquerait que le désir de l’analyste est advenu.

J.-A. Miller

[…]

La passe ne se vérifie pas au niveau des énoncés […] mais au niveau de l’énonciation. Il s’agit plutôt de saisir un dire de passe qui indiquerait que le désir de l’analyste est advenu. Après tout, le dernier des Autres écrits de Lacan met plus l’accent sur la vérité que sur le savoir, et même sur la vérité menteuse, c’est-à-dire sur la fiction de passe, alors qu’auparavant, quand Lacan proposait la procédure de la passe pour nommer les analystes de l’École, la passe apparaissait plutôt comme un fait. Il y a donc un déplacement du fait de passe à la fiction de passe. C’est pourquoi dans ce dernier écrit il évoque, plutôt qu’une démonstration de savoir, une satisfaction, une expérience de satisfaction. « Fiction de passe » ne veut pas dire que la passe n’existe pas, mais qu’elle est de l’ordre de la vérité plutôt que du savoir.

La passe, c’est donc son interprétation, et avant tout par le passant.

J.-A. Miller

[…]

C’est cela le concept : ce n’est pas un contenu, ce ne sont pas des énoncés. S’il y avait du savoir, il y aurait du savoir conforme. Ce que vous ne pouvez pas cacher dans la passe que vous faites, c’est la façon dont vous, vous interprétez la passe. […] C’est la façon dont, en parlant d’une façon responsable, vous donnez consistance au témoignage. […]

Il y a autant de passes que d’interprétations de passe par le passant et, en même temps que celui-ci interprète la passe, il interprète beaucoup d’autres choses aussi : il interprète le concept de l’inconscient pour lui, le concept de désir, le concept de fantasme… C’est cela qui, précisément, donne une indication sur le désir de l’analyste.

[Il] est tout à fait essentiel que le jury de la passe se présente comme animé d’une certaine passion de l’ignorance. Il faut qu’il se présente comme surpris. Il faut qu’il se présente comme son propre trou dans le savoir, comme un trou dans son propre savoir […]. La passe, c’est donc aussi son interprétation par le jury.

Est-ce une passe ? […] Il y a un effet propulsif instantané de la réponse oui. Le discours, confidentiel jusqu’alors, devient public, et l’on peut dire que le oui ouvre sur la scène du monde.

J.-A. Miller

[…]

Du temps de Lacan, il y avait une nomination définitive de l’AE sans autre exigence. À l’ECF, comme c’était une nomination transitoire, on a ajouté du travail, si bien que la question Est-ce passe ? est devenue Allons-nous sélectionner ce passant pour être une star de la psychanalyse ? Il y a, au fond, une petite tendance à ce que le jury de passe soit comme celui d’une audition ou d’un casting, dans la mesure où le jury [considère] la passe dans l’intérêt de l’École, de l’École Une, du Champ freudien, dans l’intérêt supérieur de la psychanalyse…

[…]

Ce qui fonctionne comme le seul appareil de contrôle potentiel, c’est la passe, non pas d’ailleurs sur le mode d’un droit de surveillance, mais comme la garantie que, tout de même, il y a un au-delà de votre analyse ; vous pouvez le vérifier, et ce sera l’occasion pour vous de convertir la série de séances, la succession de séances que constitue votre analyse, en un ensemble. […] S’il n’y avait plus la passe, on pourrait dire que ce serait un attentat contre l’image d’une analyse. On aurait l’image d’une analyse morcelée, sans âme, si je puis dire, au sens aristotélicien, une analyse dont on ne pourrait pas faire la somme et qui serait à la dérive.

[La passe] assure une présence de l’institution dans les analyses.

J.-A. Miller
Références
"Est-ce passe ?"
J.-A. Miller
Revue
La Cause freudienne, n°75
Éditeur
École de la Cause freudienne
Année
2010
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Extraits de l’intervention « Est-ce passe ? », prononcée lors de la journée de l’ECF intitulée La Chose jugée (11 avril 2010, Paris), publiée dans La Cause freudienne, n75, 2010, p. 83-89.

Transcription : Michel Héraud. Édition : Nathalie Georges-Lambrichs et Pascale Fari. Non relue par l’auteur.

Proposition du 9 octobre 1967
J. Lacan
La passe bis
J.-A. Miller
La passe du parlêtre
J.-A. Miller
Acte de fondation
21 juin 1964
J. Lacan