J.-A. Miller, Textes de J.-A. Miller

Trois remarques sur le contrôle

Texte intégral

Si le contrôle peut être désiré, c’est parce qu’il n’est pas obligatoire ! Laisser aller chacun au bout de là où il veut aller, telle était la position de Lacan, dans le contrôle comme dans sa pratique institutionnelle, note Jacques-Alain Miller. Un contrôle plutôt permissif, donc ! C’est l’image, souvent convoquée, du jeune praticien qui fonce comme un rhinocéros : rien n’enseigne comme l’expérience, et il faut en payer le prix.

Contrôle désiré

Le contrôle n’est pas obligatoire à l’École de la Cause freudienne et dans le Champ freudien. Ce point est tout à fait décisif. Le contrôle, chez nous, est un contrôle désiré. S’il est bien sûr encouragé par l’institution, le contrôle ne fait pas partie d’un cursus, il n’est pas obligatoire, contrairement à la cotisation payée par les membres, par exemple. Des collègues d’Amérique latine ou d’Europe regrettent parfois que la pratique du contrôle n’ait pas dans leur École la même vigueur qu’en France, les anciens se plaignent parfois qu’elle soit très occasionnelle. Le fait que le contrôle ne soit pas obligatoire introduit des différences.

C’est un héritage de la dérégulation pratiquée par Lacan au moment de fonder l’École freudienne de Paris. Contrairement aux Sociétés qui procèdent de l’Association internationale créée par Freud, nous n’avons pas de listes de didacticiens, nous pratiquons l’auto-autorisation, la self-autorisation de l’analyste. Tandis que dans les sociétés de l’IPA, et Freud ne procédait pas autrement, c’est l’institution qui vous donne le permis de conduire une cure analytique à proprement parler. Si mon souvenir est bon, pour la Société psychanalytique de Paris, il faut qu’une cure soit contrôlée avec deux contrôleurs différents, pendant un certain nombre d’années ; ensuite, les contrôleurs font un rapport à une commission ad hoc qui peut alors vous donner l’autorisation de recevoir des gens en analyse. Cette procédure a dû subir des modifications, mais telle était la situation quand Lacan a dérégulé la pratique analytique.

Depuis lors, le contrôle est désiré. Sans quoi, la question Pourquoi suis-je en contrôle ? ne se poserait même pas ; la réponse serait Je suis en contrôle parce que c’est obligatoire.

Contrôle permissif

Ma deuxième remarque porte sur la position du contrôleur. Cela a été évoqué tout à l’heure, Lacan parlait des jeunes analystes1Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 17. qu’il fallait laisser faire parce qu’ils avaient toujours raison. Bien que cette remarque concerne les jeunes analystes, cela fait partie d’une position que Lacan a tenue, non seulement dans le contrôle, mais dans sa pratique institutionnelle, et même dans ses rapports avec les gens – soit de laisser aller chacun jusqu’au bout de là où il veut aller.


Il y a certes un dosage à trouver entre le contrôle inhibiteur et le contrôle permissif, tout en donnant la préférence à la permission sur l’inhibition.

J.-A. Miller

Si vous faites objection, c’est vous qui semblez être la cause de son échec. Laissez-le découvrir son échec tout seul. Ne venez pas couvrir l’échec d’une position mal embouchée en venant dire non et vous interposer. Dans son idée, me semble-t-il, c’est l’expérience qui enseigne le plus, et il faut en payer le prix. Il faut que le sujet subisse certains ratages, certaines bosses, il en sera d’autant plus enseigné pour la suite.

Cela implique que le contrôleur ne pratique pas un contrôle essentiellement inhibiteur, mais plutôt permissif, pas sans dosage bien sûr. S’installer dans le contrôle inhibiteur n’est pas l’orientation de Lacan, en effet. Au-delà de cela, le plus grand danger pour le contrôleur dans le contrôle est de s’installer dans la position de représenter le principe de réalité – il en va de même pour l’analyste. Ceci dit, il y a certes un dosage à trouver entre le contrôle inhibiteur et le contrôle permissif, tout en donnant la préférence à la permission sur l’inhibition.

Supervision des contrôles

Ma troisième remarque est peut-être plus sévère. La cure est ce qu’il y a de plus intime pour un sujet, cela fait partie de sa vie privée, il ne la déclare pas à l’institution – tandis que, lorsqu’il y a des listes de didacticiens, on déclare à l’institution qu’on entre en analyse. C’est cependant rattrapé au moment de la passe. Celle-ci, pourrions-nous dire, est en quelque sorte une supervision de la cure du moins lorsqu’elle est supposée se conclure, lorsqu’il y a une chance qu’elle soit conclue.

Le contrôle est, lui aussi, privé, on ne le déclare pas à l’institution, contrairement à ce qui se passe dans les associations de l’IPA. Mais il me semble, qu’à un moment, l’institution doit néanmoins « rattraper » le contrôle, de la même façon que l’institution « rattrape » la cure. Il existe une instance pour ce faire, c’est la Commission de la garantie. Pendant des années, on l’a oubliée, en faisant des nominations sans recenser les contrôles, au nom du caractère tout à fait privé du contrôle. Cela a – je crois – commencé à chuter, la Commission a compris qu’elle a à accomplir la supervision des contrôles, elle doit s’assurer qu’ils ont été faits.

Peut-être pourrions-nous en tirer une leçon pour la prochaine Journée « Question d’École ». De la même que deux séquences nous ont permis d’entendre aujourd’hui les membres de la Commission de la passe, je proposerais qu’il y ait l’an prochain une séquence pour les membres de la Commission de la passe et une autre pour les membres de la Commission de la garantie – supervision de la passe et supervision des contrôles.


Références
Trois remarques sur le contrôle 
J.-A. Miller
Éditeur
Inédit en français
plus d'informations

Intervention orale prononcée par Jacques-Alain Miller lors de la Journée « Question d’École » organisée par l’ECF le 8 février 2014 à Paris. Le thème de cette journée sur Les Usages du contrôle était accompagné par deux questions : « comment la passe est-elle supervisée ? » ; « pourquoi suis-je en contrôle ? »

Une première publication de cette intervention a eu lieu sous le titre « Three Remarks on Supervision », The Lacanian Review, no 1, printemps 2016, p. 166-168.

Version établie par Pascale Fari pour le site de l’ECF en 2021. Texte non relu par J.-A. Miller et publié avec son aimable autorisation.

Ce qui fonctionne vraiment n’a rien à faire avec le réel
J. Lacan
Une position de subjectivité seconde
J. Lacan
Acte de fondation
21 juin 1964
J. Lacan
  • 1
    Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 17.