J.-A. Miller, Textes de J.-A. Miller

Point de capiton

Extraits

L’analyste n’est pas un indifférent, ni dans la cure, ni dans l’espace social où il est engagé. On ne saute pas par-dessus son époque, scande Jacques-Alain Miller dans ce texte qui profile un nouveau départ pour le Champ freudien. La sacro-sainte neutralité bienveillante n’est pas la panacée psychanalytique. Loin de nager dans les poncifs et la bienséance, l’analyste fait un choix et assume son acte. Il porte un désir subversif, tranchant, radical.

[…]

Quelque chose a eu lieu d’assez marquant, d’assez bouleversant pour que je puisse dire qu’à la suite s’ouvrait pour le Champ freudien une année zéro. Une année zéro, c’est-à-dire un recommencement, un redépart, une relève [;] quelque chose a été touché, mis en question et même mis en cause dans les fondements même du discours analytique, parce que l’École de la Cause freudienne, unanime au niveau de ses instances, s’est trouvée faire ce qui, à ma connaissance du moins, n’avait jamais été fait dans l’histoire de la psychanalyse : débouler sur la place publique, prendre parti dans une consultation électorale, en appeler à l’opinion des concitoyens et se mobiliser sur toute l’étendue du territoire national1[NDE] Il s’agit de l’ « Appel des psychanalystes contre Marine Le Pen et le parti de la haine » lancé le 13 mars 2017.. Cela n’a jamais été fait dans l’histoire de la psychanalyse. Nous avons fait un pas, c’est le nôtre. Nous avons à en rendre compte et à le fonder. […]

Quel pas avons-nous fait en 2017 ? Qualifions-le d’un terme sartrien passé dans le langage courant, « s’engager ». [L’]hérésie dont nous faisons un drapeau trouve à s’ancrer très profondément dans la langue. Ce qui est du registre du choix est aussi du registre du goût. […] Le choix n’est pas à penser uniquement au niveau des idéalités, les choix sont enracinés dans le corps, dans la jouissance du corps.

Ce registre du choix qui a été le nôtre, celui de l’engagement, entre en contradiction avec la notion la plus familière, […] qui définit la position analytique par la neutralité bienveillante.

J.-A. Miller

[…] 

En fin de compte, on a fait comme si ne pas prendre parti était une position axiomatique du psychanalyste. Le mot de « neutralité » ne figure pas dans Freud […], le syntagme figé de « neutralité bienveillante » a été introduit en 1937 par Edmund Bergler […]. L’expression « neutralité bienveillante » a fait florès chez nos collègues américains, anglais, en Europe du Nord. Si son usage est resté modéré en France, elle compose néanmoins le wallpaper de la position analytique – c’est la toile de fond qu’on ne voit plus ; mais lorsqu’on s’en détache, il y a un petit malaise.

Considérons ce qu’il en est. [Freud préconise] à l’analyste de maintenir la même attention, gleichschwebende Aufmerksamkeit [;] on a choisi attention flottante, qui a l’air comme ça d’installer un flou, une hésitation, alors qu’il s’agit exactement de la mise en suspens égale afin d’éviter ce que Freud considérait être un danger – concentrer son attention sur un point, ce qui amène à sélectionner dans le matériel. Freud demande qu’on ne concentre pas son attention afin de ne pas sélectionner, faute de quoi, précise-t-il, on ne trouve que ce que l’on sait déjà. Il demande à l’analyste, dans son exercice, de ne pas faire de choix préalable. Il proscrit en effet le choix au niveau de l’écoute dans la cure. Cet axiome, ce postulat de l’attention égale, il le signale comme la contrepartie de l’exigence à laquelle se soumet l’analysant de tout dire sans choisir.

[Il] vient tout naturellement aux analystes d’étendre la position standard – plus ou moins déduite de Freud – de l’analyste dans la cure, à l’espace hors cure, de sorte que l’analyste aurait à se promener comme l’indifférent dans l’espace social, comme celui qui ne choisit pas. […] Or, il n’en va pas ainsi pour les analystes. Ce n’est déjà pas vrai dans la cure. Freud est très précis – le point où il s’agit d’être celui qui ne choisit pas, c’est dans l’exercice de l’écoute.

L’analyste, dans la cure, n’est pas un indifférent.

J.-A. Miller

[…]

L’indifférence ne tient pas une seconde dans l’économie du discours analytique dès lors qu’il y a le désir de l’analyste, ce concept de Lacan auquel nous nous référons. Le désir de l’analyste se sert de l’indifférence comme d’un moyen. Nous pouvons dire précisément lequel : il fait de lui-même un x dont le sujet aura à trouver la valeur qui sera la sienne. […]

À la fin du Séminaire xi, Lacan avance que « le désir de l’analyste n’est pas un désir pur », et cela a retenu l’attention. Cela veut dire que ce n’est pas un désir de rien. […] L’analyste a bien choisi ce qu’il s’agit d’obtenir. Il dirige la cure de ce point de vue-là.

Non seulement l’analyste n’est pas neutre, mais on ne peut pas dire qu’il soit bienveillant […]. Pensons à la page 619 des Écrits où Lacan nous met en garde contre l’exercice de la bonté. « La bonté, dit-il, […] ne saurait guérir le mal qu’elle engendre. […] Jamais la plus aberrante éducation n’a eu d’autre motif que le bien du sujet. »

L’analyste n’est pas l’indifférent, il n’est pas celui qui ne choisit pas, parce qu’il a une éthique. Le seul fait que Lacan ait cru pouvoir développer une éthique de la psychanalyse comporte qu’il y a un choix dans la position même de l’analyste. Remarquons que le mot éthique n’est pas celui de morale et qu’il inclut volontiers la politique.

La subjectivité d’une époque a un sens parce qu’il s’agit d’une réalité transindividuelle.

J.-A. Miller

[…]

« Qu’y renonce donc plutôt [à la pratique analytique] celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque » [;] c’est l’axiome de Lacan dans le Rapport de Rome – la subjectivité est transindividuelle. [Cette phrase] décoinçait brusquement de l’idée de l’individuel et du collectif, montrant que la subjectivité d’une époque a un sens parce qu’il s’agit d’une réalité transindividuelle. […] Disons-le, cela n’a pas encore été compris, continuellement le sujet est rabattu sur l’individu. Qu’une École puisse être un sujet paraît une fantaisie ou alors l’idée d’une compacité, d’un bloc, alors qu’il s’agit de la dialectique commune, transindividuelle dans laquelle les sujets sont engagés [,] prisonniers de la même époque et engagés dans la même dialectique.

Tout recommence sans être détruit pour être porté à un niveau supérieur.

J.-A. Miller

[…]

En 1964, il y a 53 ans, Lacan a fondé une École dissidente, en rupture, mais qui prétendait restaurer, rétablir la vérité freudienne, revenir à la source freudienne. Je crois que je peux vous lire le seul paragraphe de l’ « Acte de fondation » qui expose les finalités de cette fondation […] : « Ce titre, dit-il, dans mon intention représente l’organisme où doit s’accomplir un travail – qui, dans le champ que Freud a ouvert, restaure le soc tranchant de sa vérité – qui ramène la praxis originale qu’il a instituée sous le nom de psychanalyse dans le devoir qui lui revient en notre monde – qui, par une critique assidue, y dénonce les déviations et les compromissions qui amortissent son progrès en dégradant son emploi. »

En une phrase, voilà posée une fondation, une ambition, celle-là même qui a animé la fondation de l’École de la Cause freudienne, qui a repris à son compte ce cahier des charges […].

En mars 2017 nous avons mis en acte l’éthique de la psychanalyse […]. Nous avons été en mesure de produire un acte en tant qu’ « École-sujet ». Cette École-sujet, nous l’avons portée au registre de l’acte qui a débouché sur des actions. [La] fin de l’analyse conflue nécessairement avec une mise en acte de ce qui a été acquis dans l’analyse. D’une certaine façon, le pas de 2017 est pour nous quelque chose d’analogue. [Il] y a eu un moment d’urgence quand se sont trouvés menacés, dans la dialectique de l’époque, des motifs qui composaient précisément le wallpaper, la liberté de parler, la liberté de nous réunir… Nous avons senti que ces choses pourraient être contraintes comme elles le sont dans un certain nombre de pays du monde, y compris en Europe maintenant. Après une incubation de trente-sept ans, voire de cinquante-trois ans, nous avons mis en acte quelque chose de ce savoir. Ce pourrait être la passe de l’École-sujet en quelque sorte.


Références
"Point de capiton"
J.-A. Miller
Revue
La Cause du désir, n°97
Éditeur
École de la Cause freudienne
Année
2017
plus d'informations

Extraits de « Point de capiton », cours du 24 juin 2017 prononcé à l’École de la Cause freudienne, La Cause du désir, no 97, 2017, p. 87-100.

Transcription : Hervé Damase. Version établie par Pascale Fari. Texte oral non relu par l’auteur et publié avec son aimable autorisation.

Acte de fondation
21 juin 1964
J. Lacan
L’École et son psychanalyste
J.-A. Miller
Théorie de Turin sur le sujet de l’École (2000)
J.-A. Miller
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    [NDE] Il s’agit de l’ « Appel des psychanalystes contre Marine Le Pen et le parti de la haine » lancé le 13 mars 2017.