Cartello, 28

Ni plus, ni moins

Du pas-tout dans le savoir

30/10/2019
Maria Novaes

Le thème du savoir s’est révélé au cœur de mon dernier travail en cartel, non seulement par rapport à la lecture du Séminaire Encore – autour duquel ce cartel s’est mis au travail – mais aussi par rapport à une question qui me traversait dont je ne soupçonnais pas les ressorts.

J’essaierai ici d’articuler cette dernière expérience de cartel à la question du féminin, à partir de la formulation de Lacan de pas-tout, présente dans ce Séminaire. Non seulement à travers le « pas toute dans le savoir », comme l’indique le titre de cette soirée1Texte initialement prononcé lors de la soirée de rentrée des cartels ACF IdF et Envers de Paris, « Lectures du féminin : pas-toute dans le savoir », le 15 octobre 2019, à Paris., mais aussi à partir d’une citation de ce même Séminaire qui me semble être une voie possible pour l’articuler avec le travail de cartel.

Lacan, dans la deuxième partie du chapitre v de ce séminaire, parle de deux manières de rater le rapport sexuel : la façon mâle de tourner autour, et l’autre, « comment, de la façon femelle, ça s’élabore. Ça s’élabore du pas-tout », dit-il. Plus tard, il affirme que « c’est de l’élaboration du pas-tout qu’il s’agit de frayer la voie. C’est mon vrai sujet de cette année, derrière cet Encore, et c’est un des sens de mon titre. Peut-être arriverai-je ainsi à faire sortir du nouveau sur la sexualité féminine2Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, chapitre v, partie 2.».

Le sujet de l’élaboration m’a tout de suite renvoyée au texte de Jacques-Alain Miller, issu de son intervention lors d’une soirée de cartels en 1986, sur ce qu’il a présenté comme les cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée3Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée », La Lettre mensuelle de l’ECF, n° 61, juillet 1987, p. 5-11. Lire aussi ici.. Il y affirme, d’emblée, qu’une élaboration est toujours provoquée. Comment l’articuler avec l’élaboration du pas-tout dont parle Lacan dans Encore, au cœur même de ce terme, comme évoqué ci-dessus ?

L’élaboration provoquée résume bien le dispositif du cartel, pour le dire en quelques mots. À la place de l’agent, nous avons le sujet, en tant que divisé, « portant l’interrogation », qui interpelle les autres membres du cartel à partir de leur traits propres, leurs insignes, signifiants-maîtres, pour produire un savoir. L’objet doit aussi être à sa juste place, c’est-à-dire qu’il n’est pas du côté du plus-un. Ce dernier ne s’approprie pas l’effet d’attrait, mais il doit le référer ailleurs, à Freud et à Lacan en l’occurrence.

Miller précise ainsi que le discours hystérique est celui qui convient le mieux à la structure du cartel : comme dans l’enseignement de la psychanalyse, par le transfert de travail, l’analyste y est en tant qu’analysant ; c’est de cette place qu’il obtient « qu’on s’y mette », ce que Lacan a appelé aussi induction4Cf. Miller J.-A., « L’École, le transfert et le travail », La Cause du désir, n° 99, juin 2018.. La place du plus-un, donc, n’est pas celle du sujet supposé savoir, mais de celui qui prend sur lui la division subjective, d’insérer dans le cartel l’effet de sujet. Miller énonce sur le plus-un qu’il « s’ajoute au cartel qu’à le décompléter, de devoir s’y compter et d’y faire fonction de manque ».

S’y ajouter en le décomplétant, cela pourrait nous leurrer par rapport au pas-tout dans le cartel. S’il y a du « pas-tout » dans le cartel, cela ne se situe pas au niveau du plus-un, qui se compte aussi comme « moins-Un ». Si nous tenons compte de l’élaboration du pas-tout dont parle Lacan dans son Séminaire xx et en même temps de l’élaboration provoquée dont parle Miller, nous arrivons en effet à la production d’un savoir, mais un savoir pas comme dans le sens de l’éducation, comme l’indique Miller, qui, à la place d’agent par exemple, aurait comme effet non pas la provocation de l’élaboration mais sa révocation. Il s’agirait plutôt et surtout, « d’un savoir qui n’a rien d’un savoir mort sans sujet », comme l’a indiqué Gil Caroz5Caroz G., « Provoquer la crise », Cartello, n°20, 13 mai 2018. Cette perspective du cartel est aussi décrite [lors de la soirée où a été présenté ce texte] par Virginie Leblanc comme « un travail à l’image de la façon dont l’être parlant, d’abord transpercé par le langage, peut grâce à l’analyse comme au cartel, risquer son énonciation propre, serrer un bout de savoir, lever le voile sur un coin qui l’anime ».

Pas-toute dans le savoir, cela peut se déplier pour moi en deux temps. Lors d’un ancien cartel, autour, de la lecture du Séminaire vi6Lacan, Le Séminaire, livre vi, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Éditions de La Martinière / Le Champ Freudien éditeur, 2013, chapitres III et v., je me suis retrouvée à travailler autour du rêve du père mort, ce « il ne savait pas » qui venait faire voile au « il vaut mieux ne pas être né », le mé phûnai d’Œdipe à Colonne, que j’avais articulé à l’expérience traumatique par excellence de la détresse originaire, condition même de l’humain.

Lors du dernier cartel, je me suis retrouvée à nouveau propulsée à visiter cette même question par la lecture du chapitre « Savoir et vérité » d’Encore, où Lacan propose une formulation ayant eu pour moi un effet de fulgurance : « quant à l’analyse, si elle pose d’une présomption, c’est bien de celle-ci, qu’il puisse se constituer de son expérience un savoir sur la vérité7Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit, chapitre VIII, partie 1.».

Dans le cartel, nous pouvons ainsi proposer que ce soit plutôt sur le savoir que le curseur du pas-tout se situe. C’est bien l’inédit auquel nous introduit la psychanalyse. Un savoir « par bribes », comme Lacan l’indique dans ce même Séminaire, à son ouverture, celui auquel on a accès par son « je n’en veux rien savoir8Ibid., chapitre I, ouverture.». Point de départ pour pouvoir en savoir plus, voire en dire plus, sur ce plus, « jouissance qu’on éprouve et dont on ne sait rien9Ibid., chapitre vi, partie 3.» selon Lacan, celle qu’il situe du côté femme. Car si nos collègues dames n’ont pas fait avancer d’un bout la question de la sexualité féminine, comme il fait remarquer, « c’est qu’il doit y avoir à ça une raison interne, liée à la structure de l’appareil de la jouissance10Ibid., chapitre v, partie 3.». Et ceci a un rapport avec ce qu’il situe comme l’os de son enseignement : « Je parle avec mon corps, et ceci sans le savoir11Ibid., chapitre x, partie 1.».

 

 


  • 1
    Texte initialement prononcé lors de la soirée de rentrée des cartels ACF IdF et Envers de Paris, « Lectures du féminin : pas-toute dans le savoir », le 15 octobre 2019, à Paris.
  • 2
    Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, chapitre v, partie 2.
  • 3
    Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée », La Lettre mensuelle de l’ECF, n° 61, juillet 1987, p. 5-11. Lire aussi ici.
  • 4
    Cf. Miller J.-A., « L’École, le transfert et le travail », La Cause du désir, n° 99, juin 2018.
  • 5
    Caroz G., « Provoquer la crise », Cartello, n°20, 13 mai 2018.
  • 6
    Lacan, Le Séminaire, livre vi, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Éditions de La Martinière / Le Champ Freudien éditeur, 2013, chapitres III et v.
  • 7
    Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit, chapitre VIII, partie 1.
  • 8
    Ibid., chapitre I, ouverture.
  • 9
    Ibid., chapitre vi, partie 3.
  • 10
    Ibid., chapitre v, partie 3.
  • 11
    Ibid., chapitre x, partie 1.