Cartello, 42

Groupe versus cartel

19/04/2023
Valérie Bussières

Alors que le cartel trouve ses origines dans l’invention des petits groupes, en quoi n’est-il pas un groupe ? Après son voyage d’étude en Angleterre, Lacan publie l’article « La psychiatrie anglaise et la guerre » au sujet notamment du petit groupe1Cf. Laurent E., « Le réel et le groupe », disponible en ligne, est une analyse très précieuse du texte de J. Lacan «  La psychiatrie anglaise et la guerre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.. S’inspirant du texte paru en 1943, « Intra group. Tension in therapy »2Bion W. R., « L’étude par le groupe de ses tenions internes », Recherches sur les petits groupes, Paris, PUF, 1965, p. 3-14. de W.R. Bion, alors psychiatre dans un service de réadaptation de l’Hôpital psychiatrique militaire, il sème les graines de ce qui deviendra l’organe de l’École : le cartel. Repérons ce que Lacan extrait de cette lecture et comment il l’importe et le subvertit.

Lacan épingle d’emblée l’importance de « l’examen de la marche des choses » en 1947, reprenant l’expérience de Bion : « un rassemblement devait avoir lieu tous les jours » et « cette réunion […] fournirait aux hommes la possibilité […] d’examiner son fonctionnement »3Ibid., p. 7.. Bien plus tard, Lacan propose, non pas une analyse des effets du groupe, mais « une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises du travail »4Lacan J., « D’écolage », Aux Confins du Séminaire, Paris, Navarin, 2021, p. 56. Lacan organise la Journée des cartels à la Maison de la chimie pour, disait-il, en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de cet « organe de base » de son École. Cf. Lettres de l’École freudienne de Paris, n° 18, 1976., ce qui constitue un des socles du cartel.

Rappelons la modalité proposée par Bion, selon laquelle « une des activités des groupes fut d’établir un programme pour régler les heures de travail de tous les groupes et leur lieu de réunion »5Bion W.R., op. cit., p. 7.. Cette modalité serait-elle à rapprocher du catalogue des cartels ? Mis en place par J.-A. Miller avec É. Laurent en 19796Miller J.-A., « Le cartel au centre d’une École de psychanalyse »., ce catalogue établit une liste des cartels déclarés. En effet, le plus-Un de chaque cartel déclare l’objet de travail, défini en commun, ainsi que la question formulée par chacun des cartellisants dont il précise les coordonnées géographiques. Ainsi, chaque cartellisant, avec sa singularité, s’adresse à l’École via un désir et un transfert de travail.

Si, avec Bion, « un groupe doit être composé d’au moins trois membres »7Bion W. R., op. cit., p. 14., Lacan précisera que le cartel est constitué de « trois personnes au moins, cinq au plus, quatre est le juste mesure »8Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, op. cit., p. 229.. Avec le chiffre trois, on retrouve l’idée de Freud selon laquelle le groupe commence au-delà du couple. Quatre fait écho à la logique sous-jacente à de nombreuses notions que Lacan déplie (les quatre discours, les quatre objets de la pulsion, les quatre places dans les quadripodes, entre autre) et s’appuie aussi sur le groupe de Klein : « un groupe ainsi structuré peut se contenter pour fonctionner de quatre éléments »9Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2023, p. 80.. Il empruntera les propriétés mathématiques, telle que la permutation10Ibid., p. 81.. Pour la limite de six (cinq + une), É. Laurent évoque le groupe Philipps 6.6, méthode de travail en milieu scolaire mise au point en 194811Laurent É., « Le réel et le groupe », op. cit.. Si le cartel s’inspire de l’expérience des petits groupes, s’il est contemporain des groupes de travail universitaires (GTU), cet organe de l’École tient aussi et surtout à la logique.

Enfin, dès 1947, Lacan indique que « les groupes se définissent chacun par un objet d’occupation »12Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre », op. cit., p. 109., ce qui résonne avec ce que Bion avait formulé : « un groupe a un objectif commun »13Bion W. R., op. cit., p. 14.. Lors de la fondation de l’École, « l’élaboration soutenue »14Ibid. devient le principe du cartel. Ni un objet, ni un objectif, mais un travail propre à chacun. Le singulier du cartel supplante l’universel du groupe.


Valérie Bussières est psychanalyste, membre de l’ECF et de l’AMP.

  • 1
    Cf. Laurent E., « Le réel et le groupe », disponible en ligne, est une analyse très précieuse du texte de J. Lacan «  La psychiatrie anglaise et la guerre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
  • 2
    Bion W. R., « L’étude par le groupe de ses tenions internes », Recherches sur les petits groupes, Paris, PUF, 1965, p. 3-14.
  • 3
    Ibid., p. 7.
  • 4
    Lacan J., « D’écolage », Aux Confins du Séminaire, Paris, Navarin, 2021, p. 56. Lacan organise la Journée des cartels à la Maison de la chimie pour, disait-il, en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de cet « organe de base » de son École. Cf. Lettres de l’École freudienne de Paris, n° 18, 1976.
  • 5
    Bion W.R., op. cit., p. 7.
  • 6
  • 7
    Bion W. R., op. cit., p. 14.
  • 8
    Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, op. cit., p. 229.
  • 9
    Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2023, p. 80.
  • 10
    Ibid., p. 81.
  • 11
    Laurent É., « Le réel et le groupe », op. cit.
  • 12
    Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre », op. cit., p. 109.
  • 13
    Bion W. R., op. cit., p. 14.
  • 14
    Ibid.