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Éditorial
Conversion au silence, France Jaigu
L’orientation lacanienne
Fausses promesses du bien-être, Jacques-Alain Miller
Silences
Le silence érotique des postfreudiens, Philippe La Sagna
On ne se tait pas avec n’importe qui, Dominique Holvoet
« Y a du psychanalyste », Valérie Bischoff
Le silence du sexe, Pierre Ebtinger
Topologie de la voix, Dominique Corpelet
Santé et traitement des corps parlants, Caroline Doucet
Flower power, Pierre Sidon
Le silence de la musique, Valentine Dechambre
La limite du monde qui parle, Deborah Gutermann-Jacquet
Rêves et cauchemars, Pénélope FayClinique
Le lapsus d’Agnès, Guy Briole
Blocage, Nathalie Jaudel
Un secret de famille, Nayahra Reis
Le silence de la nuit, Dalila Arpin
Les silences d’Alice, Patricia Loubet
La conjugaison des silences, Flavia Hofstetter
Sans fin, Philippe HelleboisÉtats de la psychanalyse
Arracher le temps à sa durée, Ana Viganó
L’entretien
Le silence actif avec Laure Naveau
Sur la passe
Rapport du cartel de la passe A, 1990-1992
Leçons cliniques de la passe : I
Rapport du cartel de la passe B, 1990-1992
Leçons cliniques de la passe : IIBibliothèque
Thinking With Your Eyes
Des silences de la peinture, Gérard Wajcman
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Éditorial
Conversion au silence
France Jaigu
Le silence est nécessaire à l’opération analytique. Freud l’a découvert à ses débuts quand Emmy von N. lui intima de se taire et de la laisser parler. Le cadre analytique – un lieu où l’écoute silencieuse permet à la règle fondamentale de s’appliquer et à la parole du patient de se déployer – était ainsi posé.
Mais Freud n’en restera pas à ce silence inaugural de l’analyste et se montrera attentif aux silences de ses analysants. Il relève, au fil de sa clinique, les différentes valeurs qu’il convient de leur donner dans la cure : il distingue ainsi les moments de silence dans le transfert – quand les associations viennent à manquer –, du silence lié aux surgissements de la pulsion, de l’angoisse, ou encore de celui – unerkannt – qu’il associe à l’ombilic du rêve.
Le 12 avril 1967, dans La Logique du fantasme, Lacan répond à ses élèves qui lui ont reproché de ne pas parler du silence. Il renvoie au mathème de la pulsion qui indique, justement, « que c’est quand la demande se tait [tacere] que la pulsion commence1Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2023, p. 256. ». Pour autant, ajoute Lacan, « L’acte de se taire ne libère pas le sujet du langage2Ibid., p. 257. ».
Cette précision a toute son importance, car il s’agit ici pour lui de rappeler le statut du sujet tel qu’il l’enseigne depuis toujours. Le sujet de la psychanalyse, comme le sujet de la science, est un sujet « vide ». Mais là où la science « expulse » le sujet du langage, créant « ses formules d’un langage vidé du sujet », la psychanalyse récuse l’« interdiction » dont part la science « sur l’effet de sujet, du langage3Ibid. ». Ainsi, le sujet de la psychanalyse résonne dans le silence (silere) du « grand secret de la psychanalyse4Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2013, p. 353. » que Lacan avait formalisé au moyen du mathème S(A/ ) dans le Séminaire VI.
Si la science prétend tout définir et réduire l’angoisse suscitée par « le silence éternel de ces espaces infinis », la psychanalyse, au contraire, donne toute sa valeur au réel non reconnu que Freud désignait du terme Unerkannt. À l’heure où, une fois de plus, nous sommes victimes d’une agression violente5Nous faisons référence ici à : – L’amendement no 159 au Projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026, déposé au Sénat puis retiré, qui visait à dérembourser, à compter du 1er janvier 2026, « les soins, actes et prestations se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques ». – La Proposition de loi n°385 visant à intégrer les centres experts en santé mentale dans le code de la santé publique, adoptée au Sénat et déposée en première lecture à l’Assemblée nationale le 16 décembre 2025., c’est encore l’idéologie scientiste que nous avons à combattre. Jacques-Alain Miller le rappelait dans L’École Débat 13 il y a quelques jours : « Nos liquidateurs croient frayer les voies de l’avenir. Mais non, ils sont le passé. L’esprit qui les anime n’est autre que celui du scientisme de la fin du XIXe siècle. Depuis, ils n’ont rien appris, rien oublié […] de ce scientisme d’où Freud s’est extrait (sans bien le savoir). »
Ainsi, au moment où reviennent les attaques, où l’idéologie du tout- dire entend imposer la transparence mensongère de l’explicite, il nous faut opposer une résistance méthodique : celle que commande une éthique du silence à laquelle la psychanalyse nous convertit.
- 1Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2023, p. 256.
- 2Ibid., p. 257.
- 3Ibid.
- 4Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2013, p. 353.
- 5Nous faisons référence ici à : – L’amendement no 159 au Projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026, déposé au Sénat puis retiré, qui visait à dérembourser, à compter du 1er janvier 2026, « les soins, actes et prestations se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques ». – La Proposition de loi n°385 visant à intégrer les centres experts en santé mentale dans le code de la santé publique, adoptée au Sénat et déposée en première lecture à l’Assemblée nationale le 16 décembre 2025.