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Éditorial
Le risque de la rencontre – Nathalie LaceurL’orientation lacanienne
Réinventer la passe – Jacques-Alain MillerFreud
Quand le réel objecte. Freud et les hystériques – Alice Delarue
Rattenwährung – Esthela Solano-SuárezLacan
De la tuchè à la contingence – Jean-Claude Encalado
Ma rencontre avec Lacan
Un nom et un oui – Carole Dewambrechies-La Sagna
Ce qui fit hors-série – Lilia Mahjoub
Rencontres de Lacan
Picasso & Lacan. Une farce théâtrale devenue sinthome cubiste – Hervé Castanet
Parce que c’était lui, Lacan. Parce que c’était elle, Aimée – Francesca Biagi-ChaiAvec un analyste
Rencontre et transfert – Hélène Bonnaud
Conférences – Andrea Orabona
Un par un
Les mésaventures d’Apollon – Sylvie Berkane Goumet
Bonne pour le service – Anne Semaille
De l’ethos humain – Jean-François Lebrun
De la continuité à la rencontre – Isabelle Orrado
Un ours en peluce – Philippe Hellebois
D’une femme à l’autre – France JaiguEn contrôle
Le contrôle comme antidocte – Éric Zuliani
Le sujet supposé savoir dans le contrôle – Patricia Bosquin-Caroz
Le contrôle après la passe – Dominique HolvoetLa passe
Avec les passeurs
1 + 2 – Pénélope Fay
L’élan d’un dire – Catherine Lacaze-Paule
Après
Se hâter lentement – Sophie Gayard
Eutuchia… dustuchia… – Rose-Paule Vinciguerra
Brûlures du réel – Guy Briole
Les après-coups de la rencontre – Philippe Stasse
« Cela s’appelle l’éveil » – Jacqueline DhéretDe l’amour
Le miracle de la rencontre – Nathalie Laceur
Coup de foudre au cinéma – Sonia ChiriacoBelles-lettres
« Tant loin tu sois ». Rencontre entre François Ier et Charles Quint – Dominique Corpelet
Cicatrice de la contingence – Antoine Cahen
Une motérialité jubilatoire – Irina Solano, Valère Novarina, André Marcon et le publicEntretien
Rencontre avec le ciel – Lionel Amiaud et Marc SauvageVie de l’École
L’utilité publique de la psychanalyse – Communiqué de presse de l’ECF, Santé mentale -
La psychanalyse, dont l’invention est elle-même faite de rencontres et de contingences (scandale !), n’a donc rien à démontrer à ceux qui dénoncent son caractère non scientifique. Elle a au contraire à l’affirmer d’une voix forte.
Oui, le contingent est inhérent à toute rencontre ; oui, une rencontre risque d’être un événement ! Et c’est justement pour cela que la psychanalyse refuse d’interposer des barrières protectrices1Cf. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », 10 novembre 1967, inédit, disponible sur internet. entre elle et chaque être parlant qu’elle accueille et invite à parler. C’est aussi pour cela qu’elle ne recule pas devant le transfert, sur lequel elle s’appuiera d’ailleurs pour l’acte dont les effets ne sont pas non plus calculables.
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Le risque de la rencontre
La vie est faite d’innombrables rencontres dont beaucoup passent inaperçues. Dans la vie amoureuse par exemple, il y a ce que nous appelons aujourd’hui des dates, souvent fixés à l’aide d’une appli de rencontre, qui, pour la plupart, restent sans lendemain. À l’inverse, d’autres rencontres produisent des vagues, rompant la tranquillité et le déjà-connu. Tout à coup, un date vous surprend et vous projette dans une histoire d’amour. De même, si vous avez ce numéro de Quarto entre les mains, c’est qu’un jour le discours analytique a croisé votre chemin et vous a dérouté, peut-être pour le reste de votre vie. Lorsque vous vous posez la question de savoir pourquoi vous en restez marqué, vous vous apercevez qu’il n’y a pas de lien de causalité évident, pas de rapport préétabli ou nécessaire. Autrement dit, vous constatez que cela renvoie à la contingence d’une histoire particulière, la vôtre, avec ses divins détails.2Cf. Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 43-47.
C’est à la rencontre comme événement contingent, sur fond d’impossible, telle que Lacan la met en valeur dans son dernier enseignement, que nous nous intéresserons dans ce numéro de Quarto. Si la rencontre est imprévisible, si nous ne pouvons prédire, dans ce que nous croisons sur notre chemin, ce qui constituera ou non un événement, ce qui nous affectera ou non, c’est que, dans l’espèce humaine, il y a quelque chose de fondamentalement déréglé, sans loi, du fait de l’incidence du signifiant sur ce qui est supposé naturel. Il y a pour chaque être parlant, dès le début de la vie, des signifiants qui marquent le corps, y produisant une jouissance singulière qui ne cesse de se répéter et de nourrir un désir énigmatique.
Coupés à jamais de l’instinct naturel qui dirige les animaux d’une façon invariable et parfaitement prévisible à des fins de procréation et de survie, les parlêtres sont, selon la belle formule de Jacques-Alain Miller, « à la merci de la contingence 3Miller J.-A., « Déficit ou faille », La Cause du désir, n 98, mars 2018, p. 127 & 128.». Entre l’homme et la femme, rien n’est programmé, il n’y a aucun déterminisme physique, pas plus qu’il n’y a de rapport entre la machine à coudre et le parapluie de Lautréamont – ce qui n’empêche pas ce dernier de les réunir sur une table de dissection pour une rencontre fortuite4Cf. Lautréamont, Les Chants de Maldoror et autres textes, Paris, Librairie Générale Française, 2001, p. 314-315. !
Que l’existence humaine se déroule sous le régime de la contingence, qu’il n’y ait pas de calcul possible au niveau de la jouissance et que nous soyons livrés, selon les termes de Freud, à des révolutions imprévisibles dans l’économie libidinale5Cf. Freud S., « De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » (1932), in Premiers écrits, Paris, Seuil, 2023, p. 137., c’est une vérité dont les humains se défendent. Avec Lacan, nous savons que toute formation humaine a tendance à réfréner cette jouissance6Cf. Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 364. contingente, incalculable, qui perturbe l’ordre nécessaire de l’automaton.
Sauver l’humanité des mauvaises surprises en plaçant tous ses espoirs dans le discours de la science est, ces temps-ci, un rêve largement partagé. Ce rêve n’est pas sans répercussions sur la gestion des malades dits mentaux. Aujourd’hui, une haute autorité recommande que le domaine de ladite santé mentale soit dominé par des pratiques prétendument scientifiques. En réalité, cela revient à exiger que ces pratiques mettent tout en œuvre pour ne rien laisser au hasard, qu’elles s’efforcent d’adopter des méthodes parfaitement reproductibles et fassent tout leur possible pour réduire tout risque de phénomènes de transfert. Dans cette optique, rendre inutiles les rencontres in vivo et la libre parole est ainsi considéré comme un progrès !
Il est évident que cet air du temps, positiviste et scientiste, est favorable aux détracteurs de la psychanalyse qui souhaitent en finir une bonne fois pour toutes avec elle. Mais c’est sans compter sur la psychanalyse elle-même qui, conformément à son éthique, fait face à cette passion haineuse, tout en assumant sa singularité et ses fondamentaux.
La psychanalyse, dont l’invention est elle-même faite de rencontres et de contingences (scandale !), n’a donc rien à démontrer à ceux qui dénoncent son caractère non scientifique. Elle a au contraire à l’affirmer d’une voix forte.
Oui, le contingent est inhérent à toute rencontre ; oui, une rencontre risque d’être un événement ! Et c’est justement pour cela que la psychanalyse refuse d’interposer des barrières protectrices7Cf. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », 10 novembre 1967, inédit, disponible sur internet. entre elle et chaque être parlant qu’elle accueille et invite à parler. C’est aussi pour cela qu’elle ne recule pas devant le transfert, sur lequel elle s’appuiera d’ailleurs pour l’acte dont les effets ne sont pas non plus calculables.
Les psychanalystes ne cesseront de jouer la carte du réel contingent, qui échappe à la science et se trouve au cœur de la condition humaine. Ils le font déjà à chaque rencontre avec un parlêtre qui souffre et s’adresse à eux ; cela relève d’une éthique. Pour braver les tempêtes de haine et de calomnie et confirmer la place de la psychanalyse dans le monde, ils s’efforcent de faire valoir ce réel sans loi que Lacan a cerné. C’est un point de vue réaliste dans la mesure où ce réel lacanien est indestructible et ne peut que déjouer les intentions des hommes.
L’enjeu de ce numéro de Quarto déborde ainsi largement la clinique et touche au politique.
- 1Cf. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », 10 novembre 1967, inédit, disponible sur internet.
- 2Cf. Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 43-47.
- 3Miller J.-A., « Déficit ou faille », La Cause du désir, n 98, mars 2018, p. 127 & 128.
- 4Cf. Lautréamont, Les Chants de Maldoror et autres textes, Paris, Librairie Générale Française, 2001, p. 314-315.
- 5Cf. Freud S., « De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » (1932), in Premiers écrits, Paris, Seuil, 2023, p. 137.
- 6Cf. Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 364.
- 7Cf. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », 10 novembre 1967, inédit, disponible sur internet.