Cartello, 28

Un trou dans le savoir

30/10/2019
Soledad Peñafiel

Je commence1Texte initialement prononcé lors de la soirée de rentrée des cartels ACF IdF et Envers de Paris, « Lectures du féminin : Pas-toute dans le savoir », le 15 octobre 2019, à Paris. par une phrase du Séminaire …ou pire qui m’a mise au travail : « Notre pas-tout, c’est la discordance.2Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 22.» Déjà dans cette citation de Lacan, même si le mot discordance est féminin, le pas-tout est écrit au masculin, aspect qui retient mon attention. Alors, la question : une discordance de quoi ?

D’emblée, Lacan, dans son séminaire, avance le fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel, il n’y a pas de complémentarité entre les sexes. Le rapport entre un homme et une femme ne peut pas s’écrire, de la même façon que La femme, on doit l’écrire barrée : ⒧. La femme, comme le rapport sexuel, est réel. « Ce réel seul à pouvoir être au-delà du langage, seul domaine où peut se formuler une impossibilité symbolique3Ibid., p. 106.».

Tout au long de ce séminaire, Lacan avance ce qui sera son schéma de la sexuation. Du côté mâle de la sexuation, il y a au moins un qui dit non à la castration : il y a une exception. Au contraire, côté femme pas d’exception, pas d’ensemble : « Il n’y a pas de tout des femmes.4Ibid., p. 46.» La femme est confrontée à un infini, puisque la limite est mise grâce à la signification phallique : il n’y a pas de signifiant qui puisse nommer la femme, La femme n’est pas toute inscrite dans la signification phallique. Le phallus est le moyen pour lequel le langage peut signifier. Alors, si la femme n’est pas toute inscrite au régime phallique, il y a forcement une signification qui échappe sans limite.

Qu’il n’y a pas d’exception côté femme permet à Lacan d’avancer la prémisse « La femme n’existe pas », puisque l’existence est en rapport à un dire non. Côté mâle il y a au moins un qui dit non à la castration. La femme est traversée par une absence puisqu’il n’y a pas de signifiant pour la dire. On voit bien comment La femme vient rejoindre ce « il n’y a pas » propre à l’enseignement de Lacan : il n’y a pas de rapport sexuel, il n’y a pas de signifiant pour la femme, il n’y a pas d’Autre de l’Autre.

Mais le point qui nous intéresse est justement ce passage de Lacan, qu’il utilise déjà dans ce séminaire, lorsqu’il parle plutôt de l’être parlant. C’est de l’être qu’il s’agit, sans distinction du sexe, c’est l’être parlant qui est confronté à ce signifiant qui manque, à ce signifiant qui fait trou. Tout être qui passe par le langage est interpelé par cette interruption, par cette disharmonie dans la chaîne symbolique.

Il me semble que le terme d’être parlant, ou parlêtre comme il sera nommé plus tard dans l’enseignement de Lacan, permet d’essayer de répondre à une interrogation de Lacan même : « ce ne pouvoir s’écrire, qu’est-ce que cela veut dire, puisque, après tout, ça s’est déjà écrit ?5Ibid., p. 100.» Le ⒧ de La femme est une écriture singulière, ce ⒧ est une forme d’écriture de son absence. Qu’on ne puisse pas écrire La femme, cela veut dire que la chaîne symbolique est traversée par un trou, il y a une interruption dans la suite des signifiants. La femme relève d’un impossible à nommer, d’un réel avec lequel tout sujet parlant doit savoir y faire. Alors, le féminin n’est pas exclusif aux femmes !

Alors, ce pas-tout ?

Ce pas-tout qui fait discordance énonce que pas tout passe par la régulation phallique, que pas-tout passe par le registre signifiant. Ce pas-tout s’énonce comme un au-delà de toute limite. Au moment où Lacan avance qu’il n’y a pas de complémentarité entre les sexes, il met en relief que l’homme et la femme ont des modes différents de jouir, qu’il y a une jouissance supplémentaire pour la femme.

Étant donné que, pour la femme, il n’y a ni ensemble ni identité, la femme « se distingue de n’être pas unifiante6Ibid., p. 209.». Puisqu’il n’y a pas d’ensemble fermé pour la femme, cela implique son rapport à l’infini, encore et encore – Encore, qui sera justement le titre du séminaire sur la jouissance féminine. Quand Lacan avance le grand secret de la psychanalyse dans son Séminaire VI Le désir et son interprétation, à savoir qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, cela veut dire qu’il n’y a pas de garantie, qu’il n’y a pas un savoir universel, qu’il n’y a pas de vérité suprême. « La vérité ne peut que se mi-dire7Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Champ Freudien, 2013, p. 195.», de la même façon qu’il n’y a pas une unique vérité pour la femme. S’il n’y a pas d’ensemble, s’il n’y a pas d’identité, à chacune alors d’inventer un certain savoir de ce qui serait être Une femme.

Que la femme soit du côté du pas-tout n’implique pas qu’elle ne soit pas soumise au régime phallique, comme le souligne Lacan : « le pas-tout n’est pas cette universelle négativée8Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, op. cit., p. 14.». Le pas-tout dénonce qu’il y a un reste, une partie qui résiste sans pouvoir être dite. Qu’il n’y a pas de savoir universel, voilà ce qu’énonce ce pas-tout, qui se distingue comme ce trou qui interroge tout sujet parlant.

On avait évoqué le manque de garantie qui se met en place avec l’idée qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, le grand Autre est barré aussi. Alors, la formulation « La femme n’existe pas » vient rejoindre cette impossibilité de tout dire, de trouver une unique vérité, un unique savoir. Pour l’être parlant, il y aura toujours un reste qui échappe au registre symbolique, il y aura toujours une discordance entre ce qui se dit et c’est qui voulait se dire. À chacun d’inventer une manière de rendre moins insupportable l’impossible à dire.

Le féminin vient décompléter la chaîne signifiante. « C’est à partir du moment où c’est de l’impossible comme cause que la femme n’est pas liée essentiellement à la castration que l’accès à la femme est possible dans son indétermination.9Ibid., p. 47.» Le féminin est cette discordance, cette dysharmonie, cette incomplétude propre au parlêtre. De la même manière que Lacan commence son séminaire en soulignant l’importance de ces trois points qu’il écrit avant les deux mots de son titre ou pire ; pour lui, ces trois points, c’est ce qu’il nomme comme une place vide. Le trou propre au féminin confronte à cette place vide, seule place qui permet un mouvement, puisque c’est avec le vide qu’on peut essayer d’attraper quelque chose.

La vraie femme et la vraie vérité

« La vraie vérité, ce serait justement ce qui ne s’écrit pas, ce qui ne peut s’écrire que sous la forme qui conteste la fonction phallique, à savoir Il n’est pas vrai que la fonction phallique soit ce qui fonde la rapport sexuel.10Ibid., p. 101.» Entre l’homme et la femme, il y a le phallus, et c’est dans le rapport au phallus que se fonde le mode de jouir de chacun, mais pas le rapport entre une femme et un homme ; puisque, justement, c’est le phallus qui fait obstacle entre eux. La seule vérité c’est la discordance entre les sexes et le fait qu’il y a un trou dans le savoir. Le pas-tout vient dire non au régime phallique, à la totalité, à l’ensemble, à tout ce qu’on peut dire sous la forme d’un absolu.

Ce qu’enseigne la psychanalyse et le féminin à son tour, c’est qu’il n’y a pas de savoir prêt à l’emploi. Le savoir est toujours à inventer, comme la femme, et c’est ça justement ce qu’on essaie de faire dans un cartel.

 

 


  • 1
    Texte initialement prononcé lors de la soirée de rentrée des cartels ACF IdF et Envers de Paris, « Lectures du féminin : Pas-toute dans le savoir », le 15 octobre 2019, à Paris.
  • 2
    Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 22.
  • 3
    Ibid., p. 106.
  • 4
    Ibid., p. 46.
  • 5
    Ibid., p. 100.
  • 6
    Ibid., p. 209.
  • 7
    Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Champ Freudien, 2013, p. 195.
  • 8
    Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, op. cit., p. 14.
  • 9
    Ibid., p. 47.
  • 10
    Ibid., p. 101.