Cartello, 3

Logique de la dissolution

01/07/2014
Bernard Porcheret

Plusieurs années après son début, j’arrête ma première analyse. Le roman familial en est à son étiage, le fantasme fondamental commence à se construire. Quelque temps avant, anecdote non sans humour, j’avais dit à mon analyste que le tableau situé juste au-dessus du divan, accroché au mur qui le borde, et signé Lepère, devrait être ailleurs. J’ouvre mon cabinet, et m’adresse à l’École freudienne de Paris dont je ne sais rien, sauf que c’est l’École de Lacan. Lacan que j’avais rencontré au début de mon internat en psychiatrie, à travers un seul texte « L’instance de la lettre dans l’inconscient1Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 493-528.». Je fis, en lisant ce texte, l’expérience de ne rien comprendre, mais l’écriture de Lacan et certains signifiants m’avaient accroché.

Je me rends rue Claude Bernard au rendez-vous qu’on m’a donné, je sonne, la porte tarde à s’ouvrir, enfin quelqu’un ouvre qui m’indique que depuis la veille l’École ne reçoit plus de demandes d’admission. Elle est dissoute. Le secrétariat a tenté de me prévenir, mon interlocuteur est désolé, j’erre dans Paris. Un vidage imaginaire a eu lieu. Entendu ! On verra plus tard. Je reprends mon analyse. Mon analyste, qui entre-temps a décroché le tableau, écoute avec attention ce que je dis des effets d’interprétation qu’a eu sur moi l’acte de Lacan. L’acte de dissolution a provoqué, à côté du soufflage radical de l’échafaudage imaginaire du sujet, le creusement incomblable de la consistance imaginaire des figures de l’analyste et d’une École analytique. « Entrer trop rapidement dans une École analytique peut gêner la fin de la cure », scanda l’analyste, avec une sobriété dont je lui sais toujours gré, d’autant plus que j’appris plus tard qu’il avait pris le parti du référé. Sa parole garda opérant l’acte de Lacan, ressort précieux, boussole féconde pour inscrire mon travail dans une École analytique.

Abonné à Entre-temps, bulletin qui a suivi la dissolution, je cherche alors tranquillement vers quelle institution analytique me tourner. Je reçois le manifeste du CFRP, accompagné d’une lettre de Maud Manonni à laquelle j’avais écrit. La phrase « Nous nous orientons de l’enseignement de Lacan jusqu’à 1960 » me décida résolument à attendre une initiative institutionnelle dans la ligne de l’acte de Lacan, capable de faire vivre son enseignement sans le mutiler.

Je termine ma première analyse, m’autorise comme analyste, et j’accepte une première analysante à la condition d’être en contrôle et en cartel. L’ECF vient d’être créée, ça tombe bien. Je trouve mon premier contrôleur, et travaille en cartel à Paris. Le plus-un de mon premier cartel démissionne, il est en conflit avec l’ECF ! Il nous engueule carrément, car les autres cartellisants et moi-même, nous ne voulons pas le garder comme plus-un à cause de sa démission. En effet, nous partageons l’évidence que le cartel est avant tout cartel de l’École, que le transfert de travail s’adresse avant tout à l’ECF et secondairement au plus-un. Nous choisissons alors un second plus-un parmi les membres de l’École.

Il y a ensuite les premiers intercartels, le samedi, rue Huysmans. Je demande à y intervenir. Premier texte clinique à propos de cette première cure analysante dont je parle à mon contrôleur. La parution du premier catalogue des cartels de l’ECF me permet ensuite de repérer qu’il y a un cartel à Nantes. Je rencontre alors ses membres et me joins aux premières activités locales de l’École. Puis les cartels à Nantes, Angers et Rennes… C’est par le cartel que s’est construite mon adresse à l’École.

La passe et le cartel sont les deux inventions institutionnelles de Lacan. Je ferai deux fois la procédure de la passe. La première fois, un cartel ne peut conclure à ma nomination comme AE. La seconde fois, les deux cartels réunis dans la commission de la passe me nomment Analyste de l’École. Puis la commission se renouvelle et le tirage au sort des AE en exercice m’intègre dans la nouvelle commission, donc je suis à nouveau en cartel.

La cure analytique fait peu à peu chuter les identifications. Le travail de contrôle permet d’interroger les préjugés et les résistances du praticien. Sans ce travail de l’analyse, la participation à des enseignements, à des journées d’études, peut donner consistance au sentiment d’appartenir à une petite foule rangée sous un idéal. L’énoncé de Lacan – aussi seul que j’ai toujours été dans mon rapport à la cause analytique – doit rester vivant, au centre, en chacun, au cœur de l’École aussi bien, enfin dans les lieux les plus divers du Champ freudien. Mais on ne fait rien tout seul, d’où la nécessité du cartel. Sa durée limitée et sa structure minimale visent à décompléter le groupe et à ce que chacun puisse être responsable de sa lecture. Le cartel obéit à cette dynamique de la dissolution.

Quelqu’un me dit un jour, en parlant d’une activité qu’il avait initiée : j’ai offert cela à l’École. Je fus saisi. J’étais AE depuis quelques semaines. Je lui répondis que je ne pouvais pas parler en ces termes, que l’École ne me devait rien. Bien au contraire, c’est moi qui avais eu la chance de la rencontrer, de pouvoir lui adresser mon travail depuis sa création. Adresse très attentive à mon engagement dans la psychanalyse puisqu’elle a dit oui au Witz de la conclusion de ma cure. L’École est pour moi la suite logique que j’ai donnée à la rencontre avec l’écriture de Lacan. À côté de l’analyse et du contrôle, c’est par le cartel que j’ai construit mon adresse à l’École.

 


  • 1
    Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 493-528.