01/06/2014
Hélène Bonnaud

Cartello : Quelle place a tenu le cartel dans votre formation analytique ?

Hélène Bonnaud : Le cartel a été pour moi l’occasion de rencontrer la psychanalyse à différents moments de mon expérience dans l’École de la Cause Freudienne. Bien avant d’être membre, j’y ai trouvé l’occasion de rencontrer des analystes qui incarnaient pour moi le savoir et pouvaient m’orienter dans mon questionnement théorique. J’ai toujours cru à l’intérêt du cartel en tant que dispositif interactif, permettant de s’approprier un bout de savoir en visant l’articulation entre lire Lacan et lire le symptôme.

J’ai un souvenir particulièrement vif d’une séance de cartel où nous travaillions sur les témoignages de passe. C’était en 1994. J’ai découvert ce soir-là, pour mon propre compte, comment la jouissance de la mère était une auto-jouissance, quelque chose qui n’était pas dirigé vers l’autre. Jusque-là, je n’avais pas aperçu le point de vue de la jouissance du côté mère. Je ne voyais que ses effets sur l’enfant. Je n’avais pas saisi que la mère était elle-même celle qui jouit de ce qu’elle dit. Dès lors que j’ai compris combien la mère pouvait jouir de ses paroles, j’ai pu différencier ce qui relevait de sa jouissance à elle et qui avait infiltré mon propre corps, des effets négatifs induits par ses propres paroles. Cela a été un tournant dans mon analyse. De l’avoir découvert dans le cadre d’un cartel montre à quel point tout ce qui relève du désir analysant est tendu vers un désir de savoir. C’est un effet de formation qui prend forme de son propre travail d’analyse.

Cartello : Comment envisagez-vous aujourd’hui les usages du cartel, dont Lacan disait qu’il était « l’organe de base de l’École » ?

H. B. : Dans la plupart de mes cartels, j’ai pris appui sur cette structure efficace, qui permet de lire Lacan avec la rigueur qu’exige la rencontre avec le texte. La stimulation du cartel a été bien souvent une bonne façon de soutenir ce travail de lecture, car elle se déploie dans un lieu où on peut parler, dire ses impasses, et poser ses questions.

Aujourd’hui que je suis AME et AE de l’École, j’occupe souvent la place du plus-un, car je suis sollicitée pour cela.

L’an passé, dans un de mes cartels, nous avions choisi de travailler sur les témoignages de passe, et l’Envers de Paris m’a sollicitée pour présenter un travail dans le cadre d’une soirée intercartels qui préparait une soirée sur le traumatisme. Une des collègues de mon cartel s’est proposée pour présenter une contribution à partir des témoignages d’un AE dont la question du traumatisme était essentielle dans sa transmission. Cela donna lieu à un travail rigoureux et passionnant. Ce nouvel axe resserra les liens des cartellisants autour de ce projet. Ce fut un moment de vérification pour chacun, de l’importance d’être soutenu dans son travail d’élaboration par un petit groupe qui réagit, soutient, éclaire un moment d’écriture, un moment de serrage de son travail. Le cartel est un organe de l’École. Si on s’attache à lire le signifiant organe, on y entend qu’il y va de la structure vitale d’un corps, mais aussi de l’organe, de l’outil de transmission d’une cause. Eh bien, le cartel est ce lieu de transmission d’un savoir qui fait lien entre chaque sujet et participe de cette grande conversation qu’est notre désir d’être lacanien.

Les usages qu’on peut en faire ne sont que les usages qu’on peut faire d’un désir de savoir, mais aussi d’un désir de transmettre les productions qui s’en obtiennent. L’invention doit y être possible, car Lacan n’a pas créé un carcan pour le travail qui s’auto-engendrerait sans fin. Il y a à inventer des modalités de récupérer les bouts de savoir produits par les cartels pour susciter le désir singulier de chacun. Ainsi, on pourrait très bien proposer à des cartels de travailler pour les Journées de l’École, que ce soit pour la bibliographie, pour soutenir son blog, ou pour élaborer une table, etc. Pour que le cartel existe, il faut qu’il serve, et il a pour lui d’être une structure légère qui peut faire nouage et cause.