Cartello, 38

Insatiable désir de savoir

14/10/2022
Sylvie Berkane Goumet

Que puis-je savoir?

Alors que la question lui est posée, en 19741Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 536., Lacan commence par émettre une réserve : « Mon discours n’admet pas la question de ce qu’on peut savoir, puisqu’il part de le supposer comme sujet de l’inconscient.2Ibid.» Alors, quid de la quête de connaissance qui anime tout un chacun, à commencer par ceux qui tentent d’attraper des bouts de savoir en s’inscrivant dans un cartel ? Bien que la question lui semble incongrue, Lacan lâche le morceau : « que puis-je savoir ? […] rien qui n’ait la structure du langage en tous cas3Ibid.». Nous voici donc au cœur de la problématique. Tout savoir – y compris le savoir scientifique qui s’attache à exclure le sens pour logifier les connaissances – s’inscrit dans l’ordre symbolique tandis qu’il vise à rendre compte du Réel. Or, bien que le discours soit le seul recours pour accéder à ce Réel, il ne peut l’attraper, tout juste le cerner.

S’agit-il pour autant de ne rien savoir ? Certainement pas. Le savoir s’ordonne autour de ce trou du réel dans le symbolique. Il ne s’agit donc pas d’exalter l’ignorance, mais de garder à l’esprit que le savoir reste troué, fragmenté. Les bouts dont on s’empare, lors de l’étude des textes, ne s’articulent pas toujours entre eux, et chacune de ces bribes remet les autres en question, suppose une reconstruction logique. Quelques années d’expérience démontrent que ce processus ne se tarit pas : du nouveau peut toujours surgir d’un texte auparavant travaillé et retravaillé.

En quoi le savoir qui émerge en cartel est-il spécifique ?

Jacques-Alain Miller compare les membres du cartel à un essaim et précise : « cet essaim est bien formé lorsque chacun a titre à y être. […] que chacun y soit es-qualités ; cette logique comporte que les membres travaillent à partir de leurs insignes et non pas de leur manque-à-être. […] Ce sont des maîtres, des signifiants-maîtres, qui sont au travail – pas des sujets-supposés-savoir, pas des savants. La fonction de celui qui se prête au plus-un (pour abréger : le plus-un) est de faire en sorte que chaque membre du cartel ait son trait propre4Miller J.-A., « Cinq variations sur l’élaboration provoquée », intervention lors de la soirée des cartels de l’ECF le 11 décembre 1986, La Lettre mensuelle de l’ECF, 61, juillet 1987, p. 5-11.». La métaphore de l’essaim d’abeilles permet de se représenter la production d’un travail collectif, à condition d’exclure la fonction de la reine ou, au contraire, d’imaginer que chacun peut se loger à cette place à tout instant.

Mettre aux commandes la subjectivité de chacun permet d’élaborer un savoir collectif. En effet, « quand deux ou trois personnes parlent ensemble, allez savoir après qui a fait émerger la chose ; il y a celui qui l’a dite, mais il y a celui qui le lui a fait dire, et celui qui s’est aperçu que c’était important.5Ibid.» Le travail en essaim fait déconsister l’idée qu’un autre incarné délivrera la clef du savoir. Il n’exclut pas la singularité, le trait propre à chacun, puisque le non-su est propre à chacun. Au contraire, les cartellisants n’ont un rapport aux textes, et au savoir qui peut s’en extraire, qu’à partir de leur subjectivité. Ainsi le présupposé de savoir, nécessaire et logé a priori sur un autre incarné, se délocalise dans le cartel sur l’Autre du savoir propre à chacun.

Et le désir de savoir ?

« Le non-su s’ordonne comme le cadre du savoir6Lacan J., « Proposition sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, op. cit., p. 249.»,écrit Lacan dans sa « Proposition sur le psychanalyste de l’École ». Il évoque, dans ce passage, la nécessité, pour le psychanalyste, d’occulter tout pré-supposé de savoir, de creuser un espace vide susceptible d’accueillir du nouveau. Cette proposition peut-elle s’entendre pour toute quête de savoir ? Le non-su n’est pas l’insu, il n’est donc pas relatif au savoir inconscient qui échappe au sujet. Le non-su, indispensable à l’écoute analytique, localise le lieu vide où se logera la spécificité de l’analysant. De même, dans la quête qui anime les cartellisants, « c’est à partir de l’idée du trou. C’est dire, non pas Fiat lux, mais Fiat trou7Lacan J., « Des religions et du réel », La Cause du désir, 90, juin 2015, Paris, Navarin éditeur, p. 12.» que s’élabore un savoir.

L’espoir de combler son ignorance est un facteur incontournable, mais le dispositif même du cartel invite à jouir du savoir, avant même qu’un gain de savoir ne soit opérationnel, dès l’instant où s’enclenche un travail de déchiffrage, car « la fondation d’un savoir est que la jouissance de son exercice est la même que celle de son acquisition8Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 89.».

Il ne s’agit donc pas d’attendre la fulgurante appréhension d’un texte, mais de faire le tour de ce trou.

Les chemins du savoir

Travailler en cartel, c’est « comprendre le nouveau en réchauffant l’ancien9Miller J.-A.,  « L’École à l’envers », intervention à la Journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, La lettre mensuelle, 134.». La formule de J.-A. Miller, empruntée à Confucius, à propos du travail de cartel, permet d’entendre comment la surprise peut encore surgir à la énième lecture d’un même texte, mais elle va au-delà. Réchauffer l’ancien – soit frotter sa cervelle à celle d’autrui, à un savoir déjà là – ouvre non pas à une invention, mais à comprendre « le nouveau » dont on peut supposer qu’il est déjà là lui aussi. J’entends dans cette formule une invitation à lire le contemporain, ses malaises, ses impasses, au filtre de ce qui s’est déposé du savoir analytique. Le désir de savoir ne saurait s’enfermer dans un entre-soi. Telle la bande de Mœbius, l’étude des textes en cartel peut dessiller le regard que nous portons sur le monde.

Sylvie Berkane Goumet est psychanalyste, membre de l’ECF et de l’AMP.


  • 1
    Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 536.
  • 2
    Ibid.
  • 3
    Ibid.
  • 4
    Miller J.-A., « Cinq variations sur l’élaboration provoquée », intervention lors de la soirée des cartels de l’ECF le 11 décembre 1986, La Lettre mensuelle de l’ECF, 61, juillet 1987, p. 5-11.
  • 5
    Ibid.
  • 6
    Lacan J., « Proposition sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, op. cit., p. 249.
  • 7
    Lacan J., « Des religions et du réel », La Cause du désir, 90, juin 2015, Paris, Navarin éditeur, p. 12.
  • 8
    Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 89.
  • 9
    Miller J.-A.,  « L’École à l’envers », intervention à la Journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, La lettre mensuelle, 134.