Cartello, 25

Inhibition, symptôme, surprises

06/03/2019
Cécile Glineur

Le cours de Jacques-Alain Miller « Le Tout Dernier Lacan »1Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit. était au programme de l’atelier de lecture de l’ACF en Belgique l’année dernière2Intervention prononcée à la soirée de rentrée des cartels : « Lire Lacan ? En cartel ! » organisée par l’ACF en Belgique, à Bruxelles, le 27 septembre 2018. et j’ai assez vite perçu, en entamant sa lecture, que m’y embarquer seule allait tourner court, ou tourner sisyphéen, et pas la version heureuse. Restait la possibilité d’y travailler à plusieurs, qui supposait de m’adresser à d’autres… pour le leur demander.

Je ferai l’économie de mes inhibitions et de la déclinaison de mon symptôme quand il s’agit de manifester mon désir à autrui. Toujours est-il qu’au prix de consentir à une certaine dose de procrastination, je parviens à demander. Mais il est, par contre, impossible de faire une prédiction au-delà de l’inhibition et du symptôme, si familiers que je m’en débrouille. Derrière la porte, vais-je rencontrer l’angoisse ?

Cette fois, la réponse est aisée puisque je me trouve ici à vous entretenir. Le triptyque n’a pas été « inhibition, symptôme, angoisse », mais « inhibition, symptôme, surprises », avec un « s » à surprise. En voici quelques-unes.

Dans ce cartel, j’ai rencontré de la curiosité, non des attentes. Mes « trois plus un » collègues m’étaient inconnus. Certains se côtoyaient déjà, tous étaient cartellisant depuis des années. Ils m’ont accueillie sans façon, sans quête de mon pédigrée social, professionnel ou académique, s’enquérant seulement de mon activité clinique actuelle et me disant la leur. Nous avons convenu d’une manière de travailler pour traverser le texte. Ma voix était attendue et entendue comme celle des autres, pas plus, pas moins. Un peu comme pour une session improvisée entre musiciens solistes, la question n’était pas « qui es-tu ou que sais-tu ? », mais « quelle musique ce quintette va-t-il produire ? ».

Dans la durée, chacun son style (ou son instrument), ça tient la route. Le travail en commun répété ne dilue pas les différences. Il les précise. C’est un exercice progressif, fait de sérieux, de rigueur, comme de maladresses et de nombreux ratés. Il peut se produire seulement parce qu’un autre, quatre autres en l’occurrence, veulent écouter. Au fil des mois, on distingue la précision progressive de « propositions de savoir » dans le style de chacun. La liberté que le style persiste, voire s’entête, produit aussi pas mal d’éclats de rire. J’en témoigne : j’ai travaillé dans ce cartel, c’était le plan de départ, mais j’y ai aussi beaucoup ri, et cet enchâssement du travail et du rire était des plus savoureux.

On pourrait se dire qu’on y va à plusieurs pour augmenter les chances de comprendre le texte choisi. Or, non seulement les cartellisants comprennent différemment les passages du texte qu’ils mettent en exergue, mais encore, quand chacun rend compte de ce qu’il estime avoir lu pour un même passage, la notion de « compréhension » s’avère inadéquate à traduire les effets d’un texte sur un être parlant. On finit par se dire que chacun témoigne d’une façon différente de ne pas comprendre le texte. Ce que j’ai appris en cartel n’est donc pas à comprendre mieux, ou davantage. On y entraperçoit que le savoir est un effet du corps parlant ; en conséquence, ce qu’il en advient ne tient pas dans son énoncé, mais dans son usage, singulier et social.

Enfin, une autre surprise heureuse a été de rencontrer lors de ces soirées une grande liberté de ton dans les échanges. Nous n’étions pas intéressés au premier chef les uns par les autres, pas soucieux en priorité de nous apprécier ou d’emporter une adhésion ; nous étions pris par les méandres et les difficultés d’un même texte et désireux de ne pas y voyager seuls. Ce transfert de travail, dilué sur quatre plus un, active finalement très peu d’enjeux imaginaires ; les textes prennent la place que pourraient occuper, dans d’autres circonstances, les reflets de chacun dans les autres, ou ceux qu’il imagine. Le dispositif permet une rare liberté de pensée et de parole ; y compris auprès de parfaits inconnus, il produit du respect sans assujettir à aucune forme de révérence.

 


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    Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit.
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    Intervention prononcée à la soirée de rentrée des cartels : « Lire Lacan ? En cartel ! » organisée par l’ACF en Belgique, à Bruxelles, le 27 septembre 2018.