Cartello, 37

Cher produit…

29/06/2022
Pénélope Fay

Quelle est la nature de ce produit dont Lacan nous dit qu’il accompagne le travail en cartel ? Le cartel, cet « organe de base1Lacan J., « D’Écolage », Aux confins du Séminaire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Navarin, 2021, p. 56.» de l’École de la Cause freudienne, qui permet « une élaboration soutenue dans un petit groupe2Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229. Voir aussi ici.», a ceci de dynamique qu’il engendre un plus, appelé produit.

Mais quel est-il ? Il est, avant tout déploiement et production de l’objet proprement dit, un « titre3Ibid., p. 235 : « avec le titre du travail que chacun entend y poursuivre ».», un nom. On donne son nom à son travail avant même de l’avoir produit. Il peut devenir écrit, article publiable ou publié, intervention dans les ACF… Mais trouve-t-il nécessairement une forme matérielle et concrète ? Il arrive que le travail de chacun des cartellisants ne trouve pas forme. Est-ce à dire, pour autant, que le travail n’a pas engendré son produit ?

Si le travail est à la fois cession de jouissance et satisfaction, alors le cartel est ce temps où l’on travaille crayon à la main ; c’est autant de séminaires et de textes lus, relus, de phrases surlignées, de références cherchées, de connexions établies avec d’autres écrits, de points de butée, de questions rédigées, de post-it placés sur des passages qui continuent de faire énigme, de pages du dictionnaire feuilletées pour faire la lumière sur un mot nouveau…

Un temps où chacun ne ménage guère ses efforts pour perdre un peu et gagner beaucoup. Se met alors en mouvement une impulsion du désir qui ne cesse pas. La mise au travail n’est pas momentanée, elle n’en finit pas de réengendrer le désir de.

Serait-ce une forme de produit ?

Le dictionnaire donne plusieurs définitions du terme « produit ». Il y a la « substance, fait ou être qui résulte d’un processus naturel, d’une opération, humaine », il y a aussi « ce que rapporte une charge, une propriété foncière, un patrimoine ; profit, bénéfice qu’on retire d’une activité4Le Nouveau Petit Robert de la langue française 2008, p. 2034.». Chacun qui a pu s’investir dans un cartel pourra témoigner de ce « bénéfice » rencontré.

Qu’est-ce qui pousse à travailler en cartel ?

La logique pourrait être celle-ci : si le travail en cartel engendre un désir de savoir, alors le produit du travail en cartel pourrait être le désir de savoir lui-même. Avant même d’être cerné et titré dans une forme matérielle, support écrit ou oral, le produit serait le désir de savoir qui trouve à s’assoiffer à chaque session de travail. N’est-ce pas ce moteur isolé comme tel par Jacques-Alain Miller, lorsqu’il commente l’adjectif « décidé », employé par Lacan dans son « Acte de fonction5Lacan J., Autres écrits, op.cit. : « Je n’ai pas besoin d’une liste nombreuse, mais de travailleurs décidés. », p. 233.» ?

« Décidé », c’est cet adjectif qui qualifie le désir tout autant que ces travailleurs sur la brèche. Ce qui vaut pour la cure analytique vaut aussi pour le travail en cartel.

Si le capitalisme a disjoint production et savoir, si le travail et la satisfaction qui s’en extrait se trouve fanée et piétinée par les procédures, les statistiques, les algorithmes et les bonnes pratiques6Cf. Brousse M.-H., « Érotique du travail », La Cause du Désir, 99, 2018, p. 57., le désir de savoir et le désir de produire se trouvent en partie liés dans le travail en cartel. Judicieuse occasion de trouver un refuge à l’écart de la machine capitaliste qui est d’abord un « je ne veux rien en savoir » qui n’a pas le panache du symptôme.

Le cartel maintient à l’acmé un désir de savoir qui est désir de démasquer le refoulement et de tordre le coup à l’ignorance, quand bien même la torpeur du non-savoir nous ferait de l’œil7Cf. Miller J.-A., « L’École, le transfert et le travail » : « Il ne s’agit pas d’amour du savoir mais de désir de savoir, c’est-à-dire de travailleurs qui vont contre l’ignorance, au sens du refoulement », La Cause du Désir, 99, op. cit., p. 150..

Pénélope Fay est psychanalyste, membre de l’ECF et de l’ACF en Aquitaine.


  • 1
    Lacan J., « D’Écolage », Aux confins du Séminaire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Navarin, 2021, p. 56.
  • 2
    Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229. Voir aussi ici.
  • 3
    Ibid., p. 235 : « avec le titre du travail que chacun entend y poursuivre ».
  • 4
    Le Nouveau Petit Robert de la langue française 2008, p. 2034.
  • 5
    Lacan J., Autres écrits, op.cit. : « Je n’ai pas besoin d’une liste nombreuse, mais de travailleurs décidés. », p. 233.
  • 6
    Cf. Brousse M.-H., « Érotique du travail », La Cause du Désir, 99, 2018, p. 57.
  • 7
    Cf. Miller J.-A., « L’École, le transfert et le travail » : « Il ne s’agit pas d’amour du savoir mais de désir de savoir, c’est-à-dire de travailleurs qui vont contre l’ignorance, au sens du refoulement », La Cause du Désir, 99, op. cit., p. 150.