Entre psychanalyse et psychiatrie, il y a un nœud. Ce nœud est la clinique elle-même, celle qui, selon Jacques Lacan, concerne le réel « en tant qu’il est l’impossible à supporter »1Lacan J., « Ouverture de la section clinique. Questions et réponses », Ornicar ?, n° 9, Paris, 1977, p. 11. . Les deux convergent autour de la clinique appliquée à la psychose ; appliquée à ce sujet qui, le cas échéant, comme dans la schizophrénie, ne parvient pas à se défendre du réel au moyen du symbolique, c’est- à-dire par des discours établis, « comme nous faisons tous quand nous ne sommes pas schizophrènes »2Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n°23, Paris, 1993, p. 7.. Pour certains de ces sujets, l’ordre symbolique lui-même devient réel, c’est-à-dire insupportable. D’où le fait que le sujet psychotique puisse attenter « à la racine de toute relation sociale »3Ibid.
Sigmund Freud a analysé comment le sujet psychotique se trouve hors de tout discours commun, ainsi que les dérèglements perceptifs qui lui sont concomitants, dans Mémoires d’un névropathe de Daniel Paul Schreber4Freud S., « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa » (Dementia paranoides), Cinq psychanalyses, Presses Universitaires de France (PUF), Paris, 2004. Dans ce cas, Freud a observé, d’une part, ce qui se produit lorsque la libido se retire du monde et que le sujet, selon son témoignage, doit avoir affaire à un monde peuplé d’ombres ; et, d’autre part, comment la libido envahit son image corporelle, étant objet d’une « jouissance narcissique extrême »5Miller J.-A., « L’image du corps en psychanalyse », La Cause freudienne, n°68, Paris, 2008, p. 99., c’est-à-dire une jouissance qui fait irruption dans le corps sans qu’aucune limite n’opère. D’où le fait qu’il perçoive l’image de son corps comme féminine, proie de la volonté de la jouissance de Dieu. Schreber ne dispose pas de l’opérateur symbolique qui lui permettrait de stabiliser son image. Cet opérateur « qui nous permet de rester à notre place, dans notre site, et de percevoir les environs sans trop de déformations »6Ibid. À défaut de cette solution commune, le psychotique invente une solution, une manière d’organiser son monde, le délire étant « une tentative de guérison, une reconstruction », selon l’expression de Freud7Freud S., « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa »,8op. cit., p. 315..
Jacques Lacan, à partir de sa thèse de psychiatrie sur un cas de paranoïa – le cas « Aimée »9Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Seuil, 1975, fait sien la psychanalyse freudienne et se laisse enseigner par l’effort du sujet psychotique pour s’accrocher à la vie, pour se faire un corps, pour vêtir le réel. Plus tard, Lacan généralisera la thèse freudienne du délire, dans la mesure où l’expérience analytique enseigne que, chez tout sujet – névrotique ou psychotique –, il y a une jouissance insocialisable – localisée chez le premier, délocalisée chez le dernier –, c’est-à-dire irréductible à tout traitement. Freud a associé précocement cette jouissance au narcissisme, comme « complément libidinal à l’égoïsme de la pulsion d’autoconservation »10Freud S., « Pour introduire le narcissisme » (1914), Œuvres complètes, vol. XII, Presses Universitaires de France, Paris, 2005, p. 218..
Au cours de son histoire, la psychiatrie a pu témoigner de cette jouissance insocialisable, paradigmatique du sujet psychotique : de sa difficulté à s’intégrer et aussi de la difficulté de la société à le tolérer, cette dernière étant agent dans la demande de tempérance adressée au psychiatre et à l’hôpital psychiatrique. L’histoire de la psychanalyse témoigne d’une demande différente adressée à l’analyste : on attend qu’elle provienne du sujet lui-même, de ce qu’il sait ou ignore de son symptôme, de l’inconfort que celui-ci lui provoque. Freud lui-même n’a pas hésité à exprimer
ses réserves quant à la possibilité que certaines analyses parviennent à bon terme lorsque la demande provenait – par exemple – de la famille11Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Œuvres complètes, Vol. XV, Presses Universitaires de France, Paris, 2012..
Le mode selon lequel s’est historiquement présentée la demande adressée au psychiatre et celle adressée à l’analyste dessine la particularité clinique des deux. La clinique psychiatrique est une clinique de l’observation : les symptômes sont isolés par l’opération du psychiatre, qui les observe, décrit, nomme et classe. Celui-ci les rapporte à un modèle général de maladie, universel, qui permette d’articuler un ensemble dispersé de signes pathologiques en une unité étiologique commune. La clinique psychanalytique, en revanche, se définit par « C’est ce qu’on dit dans une psychanalyse »12Lacan J., op. cit., p. 7.. Le symptôme analytique n’existe que s’il est dit par le patient : il prend son origine dans le mouvement de son discours et s’isole à partir de son témoignage.
Par conséquent, l’expérience analytique ne va pas à l’encontre du diagnostic psychiatrique ; elle démontre plutôt la solidité du diagnostic référé aux structures cliniques. Cependant, dès sa thèse de psychiatrie, Lacan ne s’est pas intéressé à la typicité du symptôme, mais a cherché à apprendre de sa singularité, des éléments atypiques qui orientent l’écoute d’une clinique du un par un. Le symptôme « est serré avec un souci de précision poussé à l’extrême de la minutie »13Miller J.-A., « Avertissement », in Lacan J., Premiers écrits, Seuil, Paris, 2023, p. 9.. De cette minutie pour le « divin détail »14Miller, J.-A., « L’orientation lacanienne. Les divins détails » (1988–1989), Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’Université Paris VIII, inédit., comme le dit Jacques-Alain Miller, sont extraites des leçons en psychanalyse. En ce sens, la finesse et les nuances de la psychiatrie classique offrent un enseignement inégalable. Or, la psychanalyse, au lieu d’ajouter de nouvelles catégories au florilège de la psychiatrie classique, mise sur la refonte de la clinique à partir de l’a-typicité de chaque sujet.
Si la psychanalyse n’existe qu’à partir de ce qui est dit par le patient, cela suppose que l’analyste fait partie du symptôme : il y est impliqué, puisqu’il est celui à qui le sujet adresse son discours dans l’expérience analytique. La relation de l’analyste au symptôme n’est pas d’extériorité et, par conséquent, la clinique analytique est nécessairement sous transfert15Miller J-A., « CST », La Conversation Clinique, Le Champ freudien, Paris, 2020, p. 23. « Au commencement de la psychanalyse est le transfert »16Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 247., Freud a postulé que le premier moment de l’expérience analytique implique une mise en forme du symptôme, qui requiert l’inclusion de l’analyste pour l’interpréter. L’analyste doit être averti de son implication dans le discours du sujet.
Dans cette première rencontre, nous discuterons du transfert chez Lacan, du narcissisme chez Freud, et cette discussion sera également une occasion de nous imprégner de l’actualité psychiatrique en Bolivie et en France.
Jean-Daniel Matet a réalisé pour la première fois la présentation de malades à Cochabamba17Atelier clinique de Cochabamba – Institut du Champ freudien – Ateliers en mouvement, à l’Institut psychiatrique San Juan de Dios le 22 février 2023 et à l’Hôpital général Francisco Viedma le 24 février de la même année., ce quia permis de constater une transmission en acte. À cette occasion, nous aborderons « l’intérêt de la conversation clinique et de la présentation de malades », avec des psychiatres, psychologues et psychanalystes qui ont ouvert ce dispositif fondamental d’enseignement.
Nous souhaitons que surgissent des trouvailles fécondes lors de cette première rencontre.
Sofía Guaraguara, Claudio Maino
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