BIBLIOTHEQUE
Références de Jacques Lacan

Le désir de l’analyste et la question de la précieuse Pearl King

Lecture de Jacqueline Dhéret

Pearl King
Références
Le désir de l’analyste et la question de la précieuse Pearl King
Pearl King
Éditeur, ville

Érès

Pages

165

Année

2019

08/12/2025
Jacqueline Dhéret
  • Au cours de cette année 1965, le Séminaire Problèmes cruciaux ayant débuté en décembre 19641Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil & le Champ freudien, 2025., Lacan s’oriente d’un souci qu’il ne lâche pas, celui de cerner l’expérience de la cure analytique à partir d’un impossible à généraliser : où et comment poser le problème de sa fin, solidaire de la question du transfert ? Comment ces expériences – celle qui peut conduire un analysant à vouloir occuper la position d’analyste, celle de l’analysant que l’analyste accompagne – « peuvent-elles se repérer2Lacan J., Le Séminaire, livre XII, op. cit., p. 53.» les unes par rapport aux autres ?

    « Celle qui précède a-t-elle toujours quelque chose qui dépasse et inclut celle qui va en sortir ? Laisse-t-elle au contraire la porte ouverte à quelque surmontement3Ibid, p. 53.». Le terme est choisi avec beaucoup de pertinence ; il ne convoque pas l’idéal mais l’action là où quelque chose de l’ordre d’un réel, prive d’une conclusion qui vaudrait aboutissement.

    Voilà qui balaye comme dernier terme du trajet complexe d’une cure, la notion d’identification. Qu’est-ce qui est déterminant dans ce moment de passage qui donne à apercevoir le « du trou du langage »4Ibid, p. 49., lequel commande le déroulement de toute analyse ?

    Lacan a déjà largement exploré pour avancer, la voie mathématique. Elle lui a permis de cerner l’implication du sujet dans la structure grâce au maniement des combinatoires signifiantes. La nécessité de sortir du champ de la démonstration s’impose, d’aller au-delà. Ce qui a pu être conclu à chaque étape de rapprochement des possibles est orienté dans ce séminaire par une question : où est le décisif ?

    Lacan y répond avec le terme de désir dont il fait l’axe de l’analyse. Il trouve sa clef dans la topologie, un modèle de réflexion qui a ses propres exigences, proches du réel sans loi.

    Le désir présent dans l’inconscient freudien, implique que l’analyste consente à la tromperie du Sujet supposé Savoir5Ibid, p. 145.. Ce qui s’accomplit dans une analyse témoigne au présent de ce qui a accroché le sujet au champ de l’Autre. Le sujet est présent dans le désir, ce que l’inconscient n’épuise pas. Postuler le désir comme axe de l’analyse implique que l’analyste sache que son cernement n’est pas le produit d’une déduction. Le produit de l’association libre c’est « a », un objet cause qui se profile dans les trous dont les chaînes signifiantes font le tour.

    Approcher l’inconscient dans son rapport au désir est de la responsabilité de l’analyste : il convient de saisir le sujet dans sa relation constituante à quelques signifiants qui émergent de façon parfois inattendue. Une fois mis en mouvement, ces accrocheurs d’autres signifiants confirment l’inconscient comme savoir à découvrir. La tromperie est là. Cette croyance nécessaire fait suppléance à une carence structurale qui peut trouver son issue, non pas du côté de l’identification mais dans ce que la topologie permet de repérer quant à l’objet cause qui ne se représente pas.

    « le désir qui est l’axe de l’analyste, celui où l’analyse doit trouver son terme, c’est le désir de l’analyste comme tel.6Ibid, p. 121. »

    La tromperie à laquelle l’analyste doit se plier conduit Lacan à user de la métaphore de l’habit repris, remodelé à partir des coups de ciseaux opportuns de l’artisan couturier. Sur le vif, il taille, recoud mais au bout du compte, il sait opérer sur le vêtement pour « le retourner d’une autre façon 7Ibid, p. 157.». Un nouveau résultat ! Viser le désir a à voir avec une opération qui joue des nœuds pour obtenir les transformations qui peuvent s’opérer lorsque l’horizon de la demande dans le transfert n’est pas encouragé, que l’analyste ne laisse pas l’analysant dans un rapport à l’Autre absolu. C’est tout l’enjeu du symptôme.

    Lacan rend hommage à Pearl King8Il y eut deux rencontres entre Lacan et Pearl King. Pearl King expose une première fois son cas en 1954 à la British Psychoanalytical Society, puis en juillet 1963 à Londres, lors du pré-congrès du 23e Congrès international de l’Association psychanalytique. Ce récit clinique est repris par Lacan lors de la séance du 3 février 1965 de son séminaire. Le texte du récit clinique de Pearl King, longtemps inédit en français, a été publié dans : Nicolas Guerin, Jacques Lacan et le cas de Pearl King. La possibilité d’une psychanalyse, Toulouse, Erès, 2023., analyste courageuse qui « s’exprime fort bien9Ibid, p. 160. », et intervient dans un congrès où l’ensemble des analystes semble acquis à l’idée que leur engagement suppose d’interpréter le transfert, ce que l’exposé du cas qu’elle présente remet en question. Lacan cerne comment, ce qu’il nomme l’objet « a » apparait dans la cure du patient présenté. Il y a ce que l’analyste aperçoit et il y a ce que cette cure nous enseigne : l’absence d’appui de l’analysant sur le désirant chez l’Autre, soit sur la fonction du Nom-du-Père. Mais le problème n’est pas là : une longue interprétation de l’analyste10Ibid, p. 166., en portant directement sur la jouissance orale dans la relation transférentielle, en rajoute du côté de la demande là où un coup de ciseau aurait pu obtenir une transformation. Comment aurait-il été possible de dégager cet analysant de son identification mortifère à l’objet « », que l’analyste a elle-même endossée ?

    En serrant de près l’observation de Pearl King, Lacan en isole « le ressort fatal » : « La névrose de transfert est une névrose de l’analyste » souligne-t-il. Du fait de croire les patients en effet il arrive que l’analyste se fourvoie, ignorant sa propre jouissance et escamotant de ce fait l’axe du désir. « L’analyste s’évade dans le transfert dans la mesure stricte où il n’est pas au point quant au désir de l’analyste11Ibid, p. 169.».

  • 1
    Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil & le Champ freudien, 2025.
  • 2
    Lacan J., Le Séminaire, livre XII, op. cit., p. 53.
  • 3
    Ibid, p. 53.
  • 4
    Ibid, p. 49.
  • 5
    Ibid, p. 145.
  • 6
    Ibid, p. 121.
  • 7
    Ibid, p. 157.
  • 8
    Il y eut deux rencontres entre Lacan et Pearl King. Pearl King expose une première fois son cas en 1954 à la British Psychoanalytical Society, puis en juillet 1963 à Londres, lors du pré-congrès du 23e Congrès international de l’Association psychanalytique. Ce récit clinique est repris par Lacan lors de la séance du 3 février 1965 de son séminaire. Le texte du récit clinique de Pearl King, longtemps inédit en français, a été publié dans : Nicolas Guerin, Jacques Lacan et le cas de Pearl King. La possibilité d’une psychanalyse, Toulouse, Erès, 2023.
  • 9
    Ibid, p. 160.
  • 10
    Ibid, p. 166.
  • 11
    Ibid, p. 169.