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J51 - La norme mâle, Une lecture du discours courant

Viologie sexuelle du féminicide

© D'après J. Fournier.
06/10/2021
Marga Auré

À propos de la construction délirante du président Schreber, Lacan avait montré dans le Séminaire « R.S.I. » que la paranoïa conduisait à la vérité « qu’il n’y a de rapport sexuel qu’avec Dieu1Lacan J., Le Séminaire, livre xxii, « R.S.I. », leçon du 8 avril 1975, Ornicar ?, n° 5, hiver 1975/76, p. 42.», mettant là la psychose au centre de l’existence du rapport sexuel. Il en déduisait plus tard une deuxième vérité concernant le rapport sexuel : « Il n’y en a pas sauf incestueux ou meurtrier2Lacan J., Le Séminaire, livre xxiv, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 15 mars 1977, Ornicar ?, n° 17-18, printemps 1979, p. 8-9.», puisque la castration passe par le meurtre du père dans la construction œdipienne freudienne. Entre les êtres parlants, il n’y a pas de principe d’harmonie, ni de loi d’accommodation entre les sexes. Il y a même parfois, entre un homme et une femme, des accidents de parcours, dans ce que l’on aurait pu penser être une bonne rencontre, accidents qui débouchent parfois sur le pire. Chez l’être parlant, la relation entre les sexes est loin d’être sans « moisissure », et Lacan trouve un avantage à forcer la pensée de cette « biologie » pour devenir « viologie : la logie de la violence3Lacan J., Le Séminaire, livre xxii, « R.S.I. », op. cit., p. 45.». Lacan ne s’étendra pas sur son néologisme mais tout incite à penser qu’il pointe avec ce nouveau signifiant la violence intrinsèque qui pourrait se dégager de la dysharmonie entre les sexes. C’est dans la dérive délirante du dit rapport sexuel que l’on pourrait voir apparaître le réel de la violence et la folie meurtrière.

La violence exclut la parole, et le paroxysme de cette « viologie » sexuelle a trouvé tout récemment son signifiant dans le « féminicide », point critique dans le continuum des violences et des crimes sexistes. Le féminicide se définit comme le meurtre d’une femme pour sa condition d’être une femme.

En France, un rapport de l’Assemblée nationale signale que la plupart de ces meurtres sont commis par les conjoints ou ex-conjoints et « s’inscrivent dans ce système de domination masculine dont l’idéologie sexiste se retrouve souvent dans les justifications des auteurs de ces crimes […] lors de l’annonce d’une séparation, pendant la séparation ou lors de la période post‑séparation4« Rapport d’information fait, au nom de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, sur la reconnaissance du terme de “féminicide” », adopté le 18 février 2020 par l’Assemblée nationale, disponible en ligne.». On retrouve ici le virage brutal de l’amour vers la haine.

Comment peut-on lire ces violences faites aux femmes que nous ne pouvons évidemment interpréter qu’une à une ? Nous apprenons, avec la psychanalyse, à différencier la haine et la violence de l’agressivité. La violence est « exactement le contraire5Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 459.» de la parole et Lacan la distingue de cette agressivité qui est à la base des origines de la constitution du sujet dans ce qu’il avait appelé « connaissance paranoïaque » du stade du miroir. L’agressivité est imaginaire et s’exprime avec le semblable, avec le conjoint, par les différentes formes de rivalité et de jalousie que Lacan appellera la jalouissance6Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 91.. Elle n’implique pas nécessairement la haine ni la violence.

Mais pourquoi trouve-t-on souvent un point aveugle haineux dans l’amour ? Pour Lacan, l’amour serait sinusoïdal, avec ses hauts et ses bas. Puisque l’objet d’amour ne peut essentiellement pas donner une complète satisfaction au sujet, quelque chose de structurel est lié à ce ratage de l’objet d’amour qui pousse inévitablement l’amant à désirer et à demander. Voire à rejeter et même à haïr, approchant l’agressivité de la haine avec cette même origine dans la pulsion de mort. Lacan rappelle qu’on ne connaît point d’amour sans haine introduisant le terme d’hainamoration7Ibid., p. 84.. L’amour de l’autre trouve ses limites dans le réel où la haine peut s’incruster.

La haine est une passion réelle qui vise le cœur de l’autre, son être, et dans le pire des cas, sa vie. Il y a quelque chose d’irréductible et d’impossible dans la haine qui peut conduire à la mort et au meurtre lorsqu’elle nourrit le trou de la forclusion en faisant exister le rapport sexuel. « Il arrive qu’elle [la haine] agrafe tout l’univers mental d’un sujet, suppléant ainsi au trou béant de sa psychose. […] Car chacun d’entre nous, tout éperdu de compassion qu’il soit, est aussi sollicité dans sa part irréductible d’inhumanité, sans laquelle il n’est pas d’humanité qui tienne.8Miller J.-A., « Le théâtre secret de la pulsion », Le Point, 22 mars 2012, p. 46.»

 


  • 1
    Lacan J., Le Séminaire, livre xxii, « R.S.I. », leçon du 8 avril 1975, Ornicar ?, n° 5, hiver 1975/76, p. 42.
  • 2
    Lacan J., Le Séminaire, livre xxiv, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 15 mars 1977, Ornicar ?, n° 17-18, printemps 1979, p. 8-9.
  • 3
    Lacan J., Le Séminaire, livre xxii, « R.S.I. », op. cit., p. 45.
  • 4
    « Rapport d’information fait, au nom de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, sur la reconnaissance du terme de “féminicide” », adopté le 18 février 2020 par l’Assemblée nationale, disponible en ligne.
  • 5
    Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 459.
  • 6
    Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 91.
  • 7
    Ibid., p. 84.
  • 8
    Miller J.-A., « Le théâtre secret de la pulsion », Le Point, 22 mars 2012, p. 46.