Étudier Se former > Les blogs des Journées de l'ECF > J51
J51 - La norme mâle, Clinique du lien social

San(g)s pénis

© D'après J. Fournier.
13/10/2021
France Jaigu

Ce texte a été initialement rédigé pour la rubrique « Nuances » du blog des 51es Journées de l’ECF, qui consistait à déplier un commentaire autour d’une citation.

« Freud nous dit d’emblée dans cet article que le fétiche est le symbole de quelque chose, mais que nous allons sans aucun doute être déçus par ce qu’il va nous dire, car on en a dit beaucoup sur le fétiche depuis qu’on parle de l’analyse, et que Freud en parle. Ce quelque chose est, une fois de plus, le pénis. Seulement, immédiatement après, Freud souligne que ce n’est pas n’importe quel pénis […] c’est le pénis en tant que la femme l’a ‒ c’est-à-dire en tant qu’elle ne l’a pas. […] il ne s’agit point d’un phallus réel en tant que, comme réel, il existe ou n’existe pas, il s’agit d’un phallus symbolique, en tant qu’il est de sa nature de se présenter dans l’échange comme absence, absence fonctionnant comme telle. »
Lacan J., Le Séminaire, livre iv, La relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 151-152.

Une campagne publicitaire lancée aux États-Unis en début d’année par Luteal, une société commercialisant des produits traitant la dysménorrhée, a déclenché une vive polémique : sur l’image, dix hommes transgenres en caleçon blanc taché de sang à l’entrejambe, fixent l’objectif. Une légende s’affiche en lettres de néon au-dessus de leurs têtes : « People have Periods. »

Le slogan prolongeait l’expression « People who menstruate » contre laquelle J. K. Rowling, l’auteur de la saga Harry Potter, s’était déjà insurgée six mois plus tôt sur Twitter : « Le mot que vous cherchez est femmes », raillait-elle, condamnant l’emploi du substantif inclusif « people ».

En ajoutant le choc de la photo au poids des mots, Luteal visait à démontrer qu’on peut « bleed beyond the binary » – saigner au-delà du binaire – puisque la dysménorrhée concerne toutes sortes d’individus : des trans, des personnes non binaires et… des femmes cis aussi bien. Mais la déroutante image alimenta une réaction bien plus large encore que ne l’avaient fait les propos de Rowling : nombre de consommateurs qui crurent y voir des femmes transgenres « faisant mine d’être des femmes » et non des hommes trans en pleine réassignation, s’insurgèrent derechef qu’on ait cherché ainsi à « erase » (effacer) les femmes (le substantif et le sexe aussi bien).

Passons sur l’ironie qui fait qu’une campagne publicitaire visant la non-binarité produise un malentendu lequel suscite, in fine, une controverse où les catégories homme et femme sont convoquées à gogo et regardons l’image de plus près. Que nous donne-t-elle à voir ? Des hommes sans pénis dont le manque est signalé par la tache vermillon. Ce punctum – « piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure […] qui […] me point1Barthes R., La chambre claire, Paris, Cahiers du cinéma/Gallimard, 1980, p. 49.», dira Roland Barthes dans La chambre claire – commun à tous les personnages de l’image, organise un ensemble homogène, un « peuple », puisque tel peut aussi être le sens de people en anglais, où ce qui est rendu visible, en définitive, c’est le manque. Ce qui est « erased » – par-delà la substitution d’un substantif à un autre – c’est l’organe, et l’image suggère donc que si, même en hommes, elles continuent à en être affligées, c’est que « pour tout dire », en matière de sexualité, « le pénis dont il s’agit, ce n’est pas le pénis réel2Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 152. » et que, pour une femme, « C’est tout à fait indépendant de l’infériorité qu’elle peut ressentir sur le plan imaginaire pour ce qu’elle a de participation réelle avec le phallus3Ibid., p. 153.».

Le pénis dont il s’agit en psychanalyse – on l’a compris – n’est donc « pas n’importe quel pénis » et il se profile dès lors un singulier accord de vues entre une image qui entend aller au-delà d’une norme mâle instituant la différence des sexes, et une pratique que d’aucuns réduisent à la découverte du complexe d’Œdipe. Le sang (de l’image) serait donc l’indice du manque (le sans) symbolique dont il s’agit en psychanalyse, laquelle n’aborde pas la question de l’identité sexuelle par le biais de l’anatomie. C’est ce que Lacan illustre quand, s’employant à démontrer dans le Séminaire IV qu’il n’existe point de relation d’objet mais bien une relation au manque d’objet, il relit pour nous le célèbre cas de la jeune homosexuelle de Freud. Cette jeune femme exhibe au fil de sa parade dans les rues de Vienne son manque qu’elle offre à sa Dame qu’elle aime pour ce qu’elle n’a pas. Car, nous dit Lacan, « il n’y a pas de plus grand don possible, de plus grand signe d’amour, que le don de ce qu’on n’a pas4Ibid., p. 140.». La jeune homosexuelle nous permet donc de saisir qu’ »il ne s’agit point d’un phallus réel en tant que, comme réel, il existe ou n’existe pas », mais « d’un phallus symbolique, en tant qu’il est de sa nature de se présenter dans l’échange comme absence, absence fonctionnant comme telle5Ibid., p. 152.».

Ce phallus symbolique, nous dit Lacan, indique « un autre usage » de l’Œdipe que le « cycle structural de menaces imaginaires qui limite la direction et l’emploi du phallus réel6Ibid., p. 153.» : il introduit à la symbolique de l’échange et du don, dialectique où « ce qu’on n’a pas est tout aussi existant que le reste. Simplement, c’est marqué du signe moins7Ibid., p. 123.». Il n’y a donc pas que le penisneid – dam imaginaire isolé par Freud – qui entre en considération dans la sexualité féminine. Si on en restait à ce niveau imaginaire du « n’importe quel pénis », alors « des deux sexes ce serait plutôt dans celui où on est réellement privé du phallus que le fétichisme devrait se déclarer le plus ouvertement », ce qui n’est pas le cas. Ce qui compte en effet, est que la fille n’a pas le phallus « symboliquement8Souligné par nous., donc qu’elle peut l’avoir ». C’est cette « idée de la castration » qui lui permet d’entrer dans le complexe d’Œdipe où elle aura à trouver ce qu’elle n’a pas. Quant au garçon, « à la fin du complexe d’Œdipe, au moment où il réalise sur un certain plan la symbolique du don, il faut qu’il fasse don de ce qu’il a9Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, op. cit., p. 123. ».

Le phallus donc « est toujours au-delà de toute relation entre l’homme et la femme », une conclusion que suggère – en définitive et de façon surprenante – la campagne de Luteal. Car si « People have periods« , c’est stricto sensu que l’humanité dans son ensemble – comme l’indique le punctum sanglant partagé par tous – est bien convoquée dans la dialectique symbolique « d’avoir ou de n’avoir pas le phallus10 Ibid., p. 153.». Telle pourrait être une lecture lacanienne du « bleeding beyond the binary ».

 


  • 1
    Barthes R., La chambre claire, Paris, Cahiers du cinéma/Gallimard, 1980, p. 49.
  • 2
    Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 152.
  • 3
    Ibid., p. 153.
  • 4
    Ibid., p. 140.
  • 5
    Ibid., p. 152.
  • 6
    Ibid., p. 153.
  • 7
    Ibid., p. 123.
  • 8
    Souligné par nous.
  • 9
    Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, op. cit., p. 123.
  • 10
    Ibid., p. 153.