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J43 - Trauma, Clinique du lien social

Ne pas voiler le réel traumatique

Trois questions à Araceli Fuentes

02/06/2013
Araceli Fuentes

Araceli Fuentes est psychanalyste, membre de l’École lacanienne de psychanalyse et de l’Association mondiale de la psychanalyse.

Êtes-vous sensible à l’utilisation de la notion de traumatisme dans le discours qui nous environne ? Qu’en pensez-vous ?

Araceli Fuentes : Oui, particulièrement depuis le 11 mars 2004, lorsque à Madrid se sont produits les attentats d’Al-Qaïda. À l’époque, j’étais directrice de l’ELP-Madrid et avec le soutien de l’École, notamment de Guy Briole, nous avons rapidement mis en place un dispositif d’écoute appelé Red Asistencial1N.d.T. : Red Asitencial signifie réseau d’assistance en espagnol.. Pendant quatre mois, nous avons accueilli au sein de la bibliothèque de l’École tous ceux qui ont répondu favorablement à notre invitation.

Nous avons organisé des réunions cliniques afin de présenter les cas suivis et avons également échangé avec des collègues d’Israël appartenant à l’Unité pour les victimes du terrorisme. La Red a été présentée publiquement à l’Hôpital Clinique de Madrid en présence d’Éric Laurent, de Vicente Palomera (alors président de l’ELP), ainsi que des membres du conseil.

L’utilisation du terme « traumatisme », avant comme aujourd’hui, suppose que toute personne confrontée à un événement de ce type soit forcément traumatisée. Aussi, une assistance psychologique est immédiatement proposée avec des protocoles pour le traitement du trauma qui n’ont rien à voir avec l’écoute singulière du sujet pratiquée au sein de la Red.

Un véritable abordage du trauma ne se fait pas en niant les faits, « ici, rien n’est arrivé », ou en s’identifiant aux victimes. Tous les discours fonctionnent comme un écran face au trauma, cependant le discours analytique orienté par le réel est mieux préparé que les autres discours pour affronter le réel-traumatique.

Par ailleurs, certains sujets font montre d’une résistance particulière au traumatisme. C’est le cas de l’écrivain allemand Ernest Jünger dont la résistance personnelle au traumatisme s’appuie sur deux pieds : une élaboration sublimatoire méthodique conjuguée à un étonnant consentement aux pulsions qui évoque « plutôt le barbare2Soler C., « Les discours-écran », (1998), L’epoca dei traumi, Rome, Biblink, 2004, p. 14-65.».

« Sans doute fallait-il un tempérament, mais je prends le terme de résistance au sens fort d’une volonté. Volonté qui refuse de fermer les yeux, autant que d’être victime ou de plier devant l’événement. Il y a là comme un postulat subjectif, intime, une “obscure décision de l’être” qui commande de faire front inconditionnellement, et que l’on retrouve dans toutes les œuvres ultérieures. Il l’a exalté d’un terme, l’anarque, l’individu que rien, ni l’Autre ni le réel, ne saurait intimider.3Ibid., p. 36.»

L’effort de collectiviser le trauma fonctionne comme un « discours-écran » supplémentaire contre le réel. Mais le réel n’est pas généralisable puisqu’il ne peut être traité qu’avec les propres signifiants du sujet, et c’est précisément l’orientation de la Red.

Mon expérience au sein de la Red Asistencial me permet de dire qu’à l’heure de recevoir les sujets affectés par les attentats aucune mesure n’a été mise en place. En revanche, nous nous sommes attachés à ne pas voiler hâtivement ce réel-traumatique.

Quelle est, selon vous, la pertinence de la notion de traumatisme dans la clinique analytique ?

A. F. : Contrairement à l’utilisation banale du traumatisme employée par les médias, la psychanalyse a, depuis Freud, toujours donné un sens spécifique à ce terme, indice de ce qui ne peut être absorbé par le discours ou voilé par les semblants. Le traumatisme est un indice du réel dans nos vies, sans oublier que pour quelques sujets la vie même peut être insupportable. Ce n’est pas pour rien que Freud, dans « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort4Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » (1915), Essais de psychanalyse, Paris, Payot & Rivages, 2001. p. 11-46.», écrit que supporter la vie, c’est et sera toujours le premier des devoirs de chaque être vivant. Avec Lacan et sa conception de lalangue traumatique, l’accent est déplacé. Toutefois, « le traumatisme » continue de conserver toute sa pertinence en psychanalyse. En tout cas, ma réponse à la troisième question rend compte de ma position par rapport au traumatisme dans la clinique et des abordages possibles à partir du symbolique et du réel.

Avez-vous présent à l’esprit une expérience traumatique qui vous ait marquée ?

A. F. : Je vais aborder cette troisième question à partir de deux cas, le premier étant celui d’une femme que j’ai reçue à la Red et le deuxième, mon cas personnel.

Auparavant, je n’avais jamais reçu un sujet traumatisé par des faits tels que des attentats ou autres catastrophes. Or, tout ce que j’ai appris de ce type de trauma, je le dois au cas d’une immigrante roumaine qui se trouvait à la gare d’Atocha lorsque les bombes ont explosé dans les trains. Terrifiée, elle est sortie en courant. Pendant sa fuite entre les morts et les blessés, elle croise le regard d’un homme ensanglanté allongé sur le sol. Dès lors, des cauchemars se répètent : l’image  ne cesse de la regarder chaque nuit… Angoissée et agitée, elle erre d’un endroit à l’autre, jusqu’au jour où elle arrive à la Red et je la reçois. Vingt séances ont suffi pour que ce sujet reprenne « le fil de la vie5Ibid., p. 19.».

De cette expérience, j’ai appris qu’il ne suffit pas qu’un attentat se produise pour ensuite dire qu’il y a traumatisme. Le traumatisme est quelque chose de subjectif, et face à des faits identiques, certains sujets sont traumatisés et d’autres pas. Pourquoi dans un cas y a-t-il traumatisme et dans un autre pas ? Pouvoir localiser ce qui fait que dans un cas se produit un traumatisme est inhérent au traitement même du trauma.

Jacques-Alain Miller l’a souligné lors de la conversation sur les Effets thérapeutiques rapides6Miller J.-A. (s/dir), Effets thérapeutiques rapides en psychanalyse, La Conversation de Barcelone, Paris, Navarin, 2005.. On pourrait penser que pour cette femme le trauma se produit parce qu’il y a un fait, la réponse du sujet à l’attentat qui entre en opposition avec un dit, les paroles d’un père tout-amour. Pour ce sujet il existe un traitement du trauma grâce au transfert et à la mise en fonctionnement de l’inconscient qui produit des rêves résolutifs qui lui ont permis de voiler le réel traumatique. Par ailleurs, le traitement du trauma a eu pour elle un bénéfice de surcroît.

 Dans mon cas, contrairement à celui qui précède, il ne s’agissait pas de voiler le réel mais plutôt de le cerner et de « savoir y faire » avec. A partir de mon expérience d’analysante et du travail d’élaboration après la passe, je peux situer le traumatisme qui m’affecte comme un traumatisme provenant de lalangue ouïe, qui s’est écrite sur mon corps de deux façons et avec deux écritures : celle de la lettre du symptôme, et celle du numéro dans le phénomène psychosomatique7Fuentes A., « Un corps, deux écritures », Des autistes et des psychanalystes, La Cause freudienne, n°78, juin 2011, p. 115-124.. De cette analyse équivalente au travail d’un deuil, il demeure un reste incurable, reste sinthomatique concernant la voix, dans un pousse-à-dire qui traverse mon corps et avec lequel j’essaie de faire avec.

Mon cas m’a appris que le réel traumatique est singulier parce qu’il surgit de la rencontre entre lalangue et le corps, et que le trauma n’est pas quelque chose du passé, mais la rencontre qui se produit avec ce réel de manière contingente sans que nous puissions le calculer ou le prévoir. Évidemment, je fais la différence entre le réel propre à chaque sujet et d’autres urgences du réel, tels que les maladies ou les accidents qui ne sont pas forcément traumatiques.

L’analyse permet de savoir ce qu’est le traumatisme pour chacun. Dans mon cas, un événement récent m’a confrontée de façon inattendue avec ce qui pour moi est un réel : à un moment d’extrême faiblesse, l’expression gratuite d’un désir de mort à mon égard a eu des répercussions sur mon corps. Ce fut un événement traumatique dans la mesure où j’ai décidé de ne pas réagir à l’agression avec ce pousse-à-dire qu’est mon sinthome, et le corps en a subi les conséquences. « Le savoir vaut juste autant qu’il coûte, beau-coût8Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 89.», disait Lacan, et de cette expérience j’ai appris que pour moi il est vital de « savoir y faire » avec le sinthome face à un réel traumatique et imprévu me concernant.

Aussi, le sinthome est une jouissance opaque, un réel qu’ex-siste au symbolique. Parallèlement, un « savoir y faire » avec cette jouissance réelle peut nous permettre de traiter un autre réel, celui traumatique que le sort réserve à chacun d’entre nous.

Traduit de l’espagnol par Juan Vicente Carrillo.


  • 1
    N.d.T. : Red Asitencial signifie réseau d’assistance en espagnol.
  • 2
    Soler C., « Les discours-écran », (1998), L’epoca dei traumi, Rome, Biblink, 2004, p. 14-65.
  • 3
    Ibid., p. 36.
  • 4
    Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » (1915), Essais de psychanalyse, Paris, Payot & Rivages, 2001. p. 11-46.
  • 5
    Ibid., p. 19.
  • 6
    Miller J.-A. (s/dir), Effets thérapeutiques rapides en psychanalyse, La Conversation de Barcelone, Paris, Navarin, 2005.
  • 7
    Fuentes A., « Un corps, deux écritures », Des autistes et des psychanalystes, La Cause freudienne, n°78, juin 2011, p. 115-124.
  • 8
    Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 89.