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J44 - Être mère, Clinique du lien social

L’amour en plus

© J. Fournier. Photo P. Metz.
15/10/2014
Dalila Arpin

« L’amour maternel est-il un instinct qui procéderait d’une “nature féminine” ou bien relève-t-il d’un comportement social variable selon les époques ? » C’est la question que pose Élisabeth Badinter dans un ouvrage à la lecture amène et bien documenté1Badinter E., L’amour en plus, histoire de l’amour maternel, XVIIeXXe siècle, Paris, Le livre de poche, 2001.. Pour répondre à cette question, prenons le cas de l’allaitement qui a souvent été pris pour un indicateur de l’amour maternel, idée que l’auteur met en question.

Lorsque j’ai accouché de ma fille, il y a neuf ans, la pratique de l’allaitement était fortement encouragée. Rien n’était plus « naturel » que de nourrir son enfant au sein. Un véritable militantisme était déployé par les sages-femmes qui animaient des stages à la maternité. Elles prônaient un slogan issu d’un site internet : « le lait de vache est une vacherie ». C’était par le sein qu’on allait arriver à créer un lien avec notre enfant, un lien indestructible, à prolonger le plus possible ! Cependant, ma pratique comme psychanalyste me permettait déjà d’entrevoir que cette question se décline pour les mères, une par une.

Aussi, le parcours historique qu’entreprend É. Badinter démontre que cela n’a pas toujours été le cas. Elle nous apprend que les mères n’ont pas toujours allaité leurs enfants et cela, sans entamer le moins du monde leur bonne conscience. Entre le XIIIe et la fin du XVIIIe siècle, il existait à Paris des bureaux de recrutement des nourrices mercenaires. Les nourrissons étaient envoyés loin de leur foyer pour y passer les quatre premières années de leurs vies. Puisqu’on ne pouvait pas stériliser les biberons, le seul moyen de nourrir les enfants restait le sein. Mais les mères n’en faisaient pas leur affaire. Il fallut attendre le dernier tiers du XVIIIe siècle pour sonner le signal d’alarme face au taux élevé de mortalité infantile. Beaucoup d’enfants mis en nourrice revenaient estropiés, malades, infirmes s’ils ne mourraient pas loin de la maison. Jusqu’alors, la mortalité infantile était sensiblement supérieure à 25 %2Ibid., p. 139.. Une mortalité qui ne faisait pas de différences entre les classes sociales3Ibid., p. 141. Les enfants gardés et allaités par leurs mères mourraient deux fois moins que les autres.

À la préoccupation sanitaire s’ajouta un changement de mentalités. « À la fin du XVIIIe siècle, l’amour maternel fait figure de nouveau concept4Ibid., p. 55.», dit É. Badinter. De nombreuses publications recommandent, voire ordonnent aux mères d’allaiter leurs enfants. Ce sera avec Rousseau en 1762 que les nouvelles idées vont cristalliser. Avec l’Émile, il donne un véritable coup d’envoi à la famille moderne, fondée sur l’amour maternel. La voie avait été ouverte par Mme d’Epinay, grande amie de Rousseau, qui louait « la bonne mère ». Une nouvelle mode voit le jour : aimer, s’occuper de ses enfants, voire les éduquer. À ces fins, on crée des écoles spécialisées pour les nouvelles mères. L’intérêt pour les enfants et leurs besoins ira alors crescendo. De nouvelles responsabilités sont attribuées aux mères et, de la responsabilité à la culpabilité, le pas est vite franchi. Plus la mère prend une place prépondérante au sein de la famille, plus elle commence à être vue comme responsable non seulement du destin futur de l’enfant mais aussi de l’absence des pères ! Plus récemment, dans les années 70, une campagne de presse fit l’éloge de la bonne-mère-à-la-maison. L’allaitement fut encouragé, laissant entendre que la maternité est quelque chose de naturel. Malgré sa critique de la psychanalyse, qui pêche, selon l’auteur – féminisme oblige –, à vouloir distinguer les rôles du père et de la mère, elle reconnaît que la psychanalyse n’en demandait pas autant !

  • 1
    Badinter E., L’amour en plus, histoire de l’amour maternel, XVIIeXXe siècle, Paris, Le livre de poche, 2001.
  • 2
    Ibid., p. 139.
  • 3
    Ibid., p. 141
  • 4
    Ibid., p. 55.