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J50 - Attentat sexuel, Orientation

Réminiscence

© AKOM
19/09/2020
Sophie Gayard

Ce qui vient attenter à l’homéostase habituelle d’un sujet ne relève pas toujours de la survenue d’un attentat sexuel en tant qu’acte violent ou entreprise criminelle dont il aurait été la victime. Mais la découverte freudienne a mis en lumière que ce qui attente à vient en revanche souvent prendre pour le sujet signification sexuelle.

Avec Lucy R., que Freud rencontra en 1892, un regard suffit. Cette jeune femme est gouvernante de deux fillettes dont la mère est morte. La sympathie que leur père, son employeur, lui témoigna lors d’une conversation, et particulièrement la façon dont il la regarda alors, lui fit un temps espérer une idylle. Mais cet espoir, vite déçu, envenima ses relations avec les autres domestiques au point que Lucy envisagea de démissionner, ce qui entrerait en conflit avec la promesse faite à la mère disparue de s’occuper des enfants. Devenue d’humeur maussade et asthénique, elle est en proie à la survenue réitérée d’une sorte d’hallucination olfactive, prenant forme d’une odeur de brûlé. Cela intrigue Freud car « Il n’est pas du tout habituel que des sensations olfactives soient choisies pour jouer le rôle de symbole mnémonique d’un traumatisme1Freud S., « Miss Lucy R…, 30 ans », Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1978, p. 84.». Une définition du symptôme s’en déduit, il est stèle élevée à la commémoration d’un traumatisme.

C’est alors que Freud forge sa thèse princeps concernant l’hystérie : « C’est de réminiscences surtout que souffre l’hystérique2Freud S., Breuer J., « Communication préliminaire », Études sur l’hystérie, op. cit., p. 5.». D’emblée cette proposition prend place au cœur d’un paradoxe, qui se répercute dans la distinction entre remémoration et réminiscence. Car de quoi souffre-t-on ? De ce dont on se souvient ou de ce dont on ne se souvient pas ? Cette thèse concernant la réminiscence est solidaire d’une conception du traumatisme, énoncée au même moment par Freud : le traumatisme n’est pas « agent provocateur » du symptôme mais il agit à la manière d’un corps étranger3Ibid., p. 3-4.. À donner toute leur portée à ces assertions, un arc se dessine du premier Freud au dernier Lacan.

Un emboîtement de scènes émergent peu à peu : un traumatisme peut en cacher un autre qui peut en cacher un autre… jusqu’où ? La réminiscence ouvre au problème de la série et de sa limite. Très vite, le point d’origine du symptôme se découvre : les fillettes avaient oublié un entremets qui brûla dans le four lors d’une scène où elles témoignaient particulièrement à Lucy leur affection. Mais Freud prend soin de distinguer les circonstances d’apparition et la cause psychique du symptôme. Il fait alors part à Lucy de son hypothèse concernant ses sentiments amoureux vis-à-vis de son patron, ce à quoi elle souscrit immédiatement :

« — Mais puisque vous savez que vous aimez le directeur, pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?
 — Je l’ignorais ou plutôt je ne voulais pas le savoir.4Ibid., p. 91.»

L’inconscient est donc, pour Freud, « cet état où le sujet sait tout sans le savoir5Ibid., note 1.». Mais Lucy exemplifie aussi ce propos bien plus tardif de Lacan : « Je parle avec mon corps, et ceci sans le savoir.6Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 108.» Et pour elle, ça dit « ça brûle » !

Cependant, le symptôme de Lucy persistait, même si à l’odeur de brûlé s’était substituée celle de cigare, en lien certes avec sa vie domestique mais aussi sans doute signe du transfert. Le souvenir de deux autres scènes lui revint. Elles impliquaient chacune la colère du père quand on voulait embrasser les enfants. Dans la seconde, c’est contre Lucy que le père s’était emporté, la tenant responsable qu’une visiteuse ait embrassé les enfants sur la bouche. C’est alors que ses espoirs amoureux furent anéantis. Deux jours après ce récit, elle apparaît « transformée, souriante », les symptômes ont disparu.

La remémoration, qui plus encore que souvenir est mise en histoire, a mis fin aux effets pathogènes de la réminiscence.

L’impact d’un regard, dont Lucy concède qu’il s’adressait peut-être plutôt à la femme morte qu’à elle, déclenche sa fantaisie amoureuse et son désir, articulé au fantasme qui trouve sans doute dans cette configuration de quoi s’activer. Freud avait finement noté « qu’elle était une visuelle7Freud S., « Miss Lucy R… », op. cit., p. 93.».

C’est de réminiscences surtout que souffre l’hystérique.

S. Freud, J. Breuer

Quand Lacan reprend en 1954 la question de la remémoration et de la réminiscence, il situe la première du côté du symbolique et la seconde comme relevant de l’imaginaire. Il évoque les « formes immémoriales qui apparaissent sur le palimpseste de l’imaginaire, quand le texte s’interrompant laisse à nu le support de la réminiscence8Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 392.. Ce « support de la réminiscence » ouvre vers une autre dimension : c’est un trou qui est là mis à nu. Si c’est là celui de la Verwerfung, car Lacan commente alors l’hallucination du doigt coupé de l’Homme aux loups, ne peut-on pas donner aussi à ces propos une portée plus générale ? La réminiscence chez l’hystérique ne surgit-elle pas comme écho imaginaire répercutant la part réelle de la marque de jouissance qui n’a pas pu être résorbée dans le symbolique ?

Plus de vingt ans après, dans Le sinthome, alors qu’il maintient toujours la répétition comme relevant de l’ordre symbolique, Lacan propose une nouvelle façon de situer la réminiscence. Elle ne contredit pas la première utilisation que Freud en a faite mais permet de la renouveler. La réminiscence fait signe de la jouissance qui s’immisce dans le symptôme : « on se la réminisce9Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 131.». Ainsi, la réminiscence n’est-elle pas le nom freudien de l’itération de la marque première de jouissance ?

Les scènes traumatiques que Freud met à jour dans le traitement de Lucy R. ne sont pas le trauma en tant que tel, déjà elles l’habillent. Le gain thérapeutique obtenu via la remémoration ne met pas Lucy R. à l’abri de nouvelles réminiscences, de nouvelles réactivations du trauma « corps étranger » qui, lui, comme « le réel […] n’attend rien de la parole10Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud », op. cit., p. 388.». Mais si réminiscence il y a eu ou il y aura, c’est bien parce que le réel dont elle témoigne s’est trouvé noué aux deux autres registres.

Freud, faisant de la réminiscence le premier nom du symptôme hystérique, nous a d’une certaine façon donné un premier aperçu de la fonction du symptôme comme nouant les trois registres.

  • 1
    Freud S., « Miss Lucy R…, 30 ans », Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1978, p. 84.
  • 2
    Freud S., Breuer J., « Communication préliminaire », Études sur l’hystérie, op. cit., p. 5.
  • 3
    Ibid., p. 3-4.
  • 4
    Ibid., p. 91.
  • 5
    Ibid., note 1.
  • 6
    Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 108.
  • 7
    Freud S., « Miss Lucy R… », op. cit., p. 93.
  • 8
    Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 392.
  • 9
    Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 131.
  • 10
    Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud », op. cit., p. 388.