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J47 - Apprendre : désir ou dressage, Clinique du lien social

Désobéissance

© J. Fournier.
18/09/2017
Guy Briole

« Demain, je tuerai un homme. » C’est l’ordre qui lui avait été donné et il l’avait accepté. En réponse à son tourment, son supérieur lui avait fait valoir qu’ils étaient en guerre. Pour autant, il ne pouvait arrêter cette pensée lancinante qui le taraudait : « Demain, nous serons liés l’un à l’autre pour toute éternité, comme seuls le bourreau et la victime peuvent l’être1Wiesel É., L’aube, Paris, Seuil, 1960, p. 10. ». Que les deux soient, en quelque sorte et parfois malgré eux, engagés par d’autres ou par les circonstances dans ces deux rôles ne détourne en rien qu’ils ne soient pris, chacun à leur place, dans ce tragique face à face. La guerre, comme toutes les circonstances exceptionnelles de l’histoire des hommes, c’est comme la nuit ; ça couvre tout, ou presque. La question, c’est l’aube, quand le jour veut percer la nuit. Laisser l’aube gagner sur la nuit, c’est savoir que cette partie noire concerne celui dont l’acte ne peut se justifier des autres.

Sortir au jour en laissant la trace noire accrochée à d’autres, à celui qui aurait donné l’ordre, à l’époque troublée, c’est ne rien vouloir savoir de ce qui a été engagé par un sujet sur ce chemin. C’est se détourner de ce que devrait enseigner l’histoire des hommes et la psychanalyse.

Facultas resistendi

Lors du procès de Nuremberg, le 4 décembre 1945, fut adoptée l’idée selon laquelle l’obéissance militaire est centrale au fonctionnement d’une armée. Pour autant, elle ne justifie pas que quiconque commette des crimes ou des actes injustifiables même si l’ordre lui en a été donné. « Il arrive un moment où un être humain doit refuser d’obéir à son chef, s’il doit aussi obéir à sa conscience. Même le simple soldat qui sert dans les rangs de l’armée de son pays n’est pas tenu d’obéir à des ordres illégaux. » Le libellé final fut le suivant : « Le fait d’avoir agi sur l’ordre de son gouvernement ou celui d’un supérieur hiérarchique ne dégage pas la responsabilité de [l’agent] s’il a eu moralement la faculté de choisir.2T.M.I. Nuremberg, Procès des grands criminels de guerre devant le tribunal militaire international, 1949, t. I, p. 235.» Voilà posée la facultas resistendi, cette faculté à résister dont on semblerait vouloir décharger les subalternes pour la réserver au discernement des décideurs. Alors la duperie est double : côté décideur, ce n’est pas lui qui a réalisé le crime et, côté exécutant, il n’aurait pas véritablement eu conscience de ce que contenaient ses actes. Vercors, rappelant Macbeth, relève que chacun « sent ses crimes secrets coller à ses mains » mais aussi cherche à s’en défaire pour les faire retomber sur l’autre. À l’intérêt supérieur de la nation, au patriotisme exalté, se mêle le mépris de celui qui commande pour les exécutants et ce d’autant plus que « ceux qu’il commande obéissent à la crainte et non plus à l’amour ». Ce chef là, celui qui n’a plus l’amour des siens, est un « bien misérable mannequin3Vercors, Le silence de la mer, Paris, Magnard, 2001, p. 51.». Le cynisme sied à celui qui commande ceux dont l’obéissance passive, la stricte soumission, permet que se commettent des exactions à grande échelle. Rien ne s’oppose plus à l’horreur d’une jouissance addictive que procure au tortionnaire la souffrance et la torture, physique comme morale, de celui qui est désigné, livré, à la violence morbide de celui qui se sent justifié de l’exercer. Pour cela, aucune formation n’est nécessaire.

Désobéissance, responsabilité et éthique

Écrire sur les événements qui ont marqué l’histoire des hommes dans ce qu’elle peut avoir de plus inhumain ne peut se faire à plusieurs voix. Le psychanalyste vise le bien dire et il ne peut que se tenir à l’écart des jugements, aussi bien d’accusation que de pardon. Les positions de Freud, comme de Lacan, furent de saisir ce qui, au cœur de tout sujet, peut se loger et parfois se déchaîner, au-delà de toute causalité. Dégager ce réel, ce n’est pas expliquer, c’est écrire sans trembler, hors de toute complaisance. La psychanalyse ne fait pas l’impasse sur la responsabilité4Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 858.. Elle apprend que l’homme porte en lui de noirs dessins à l’endroit de ses semblables et que les mettre en acte soulève la question d’un choix, celui du refus et ou celui de la soumission. Alors, se soutient un certain rapport entre ce choix et une éthique de la désobéissance.


  • 1
    Wiesel É., L’aube, Paris, Seuil, 1960, p. 10.
  • 2
    T.M.I. Nuremberg, Procès des grands criminels de guerre devant le tribunal militaire international, 1949, t. I, p. 235.
  • 3
    Vercors, Le silence de la mer, Paris, Magnard, 2001, p. 51.
  • 4
    Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 858.