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J50 - Attentat sexuel, Sublimations

Brûlant secret

La poétique du mystère

© AKOM
31/08/2020
Marina Lusa

Le secret évoque d’emblée un certain suspense : quelque chose doit être tu, demeurer caché, être préservé ou n’être divulgué qu’à un proche. Dans le monde palpitant des secrets, il y a ceux que se partagent les enfants lorsqu’ils espionnent les adultes, ceux que ne veulent pas s’échanger les adultes. Mais il y a aussi ceux dont on se croit le dépositaire, comme ceux que l’on se tait à soi-même. Dès lors, le secret s’apparente au silence, il est indissociable d’un savoir, qui, de près ou de loin, comporte quelque chose d’inassimilable, d’inadmissible et d’inavouable. Ainsi, un secret peut faire souffrir, faire jouir, faire honte ou encore faire chanter. C’est sans doute pourquoi les secrets captivent autant ceux qui veulent les découvrir que ceux qu’ils concernent. C’est ce que montre le récit enchâssé Brûlant secret1Zweig S., Brûlant secret, Paris, Librairie Générale Française, 2019., de Stefan Zweig, publié en 1911 et dont l’intrigue se déroule dans un somptueux hôtel au pied de la montagne de Semmering.

Peu de temps avant la Grande Guerre, trois personnages se rendent de Vienne à Semmering pour passer une semaine dans les Alpes autrichiennes. Il s’agit d’un jeune homme, d’une mère et du fils de cette dernière, encore convalescent.

Le jeune homme, baron d’une noblesse de peu d’éclat, est d’une nature essentiellement mondaine. Loin d’être une âme romantique, il est sans cesse à l’affût d’une nouvelle aventure amoureuse, l’événement sensuel est la source brûlante de sa vie. Sauf qu’ici, au milieu des montagnes, sans société, il n’y a pas de femme lui permettant d’espérer ne serait-ce qu’une fugitive aventure. Le jeune baron s’en aperçoit d’emblée. Alors, pour tromper son ennui, il trouve refuge dans la salle à manger de l’hôtel. Soudain, il entend derrière lui le frou-frou d’une robe qui crisse. Il aperçoit la silhouette d’une femme et, derrière celle-ci, un garçonnet d’une douzaine d’années, pâle, timide, un peu nerveux et dont le regard l’effleure avec curiosité. A l’orée de sa maturité, la dame est d’une beauté qu’il apprécie particulièrement. La figure assombrie du baron s’illumine tout à coup, il a trouvé sa partenaire. La partie peut s’engager.

Le lendemain, le baron voit l’enfant de la belle inconnue en conversation animée tantôt avec les deux grooms de l’ascenseur, tantôt avec le portier, tantôt avec des gens à l’entrée de l’hôtel. À vrai dire, Edgar gêne tout le monde. Manifestement, le malheureux garçon avide de relations ne parvient pas à se faire un ami. Le baron se demande si l’enfant ne pourrait pas lui servir de rapide intermédiaire auprès de l’élégante étrangère. « Eh bien, jeune homme, te plais-tu ici ?2Ibid., p. 16. » fait le baron sur un ton aussi jovial que possible. Edgar est on ne peut plus heureux qu’un adulte lui montre de l’intérêt. C’est la première fois qu’un inconnu engage avec lui une conversation. Il va sans dire qu’au bout d’une demi-heure, le baron est maître de ce cœur affamé d’avoir un ami.

Fier de cette nouvelle amitié, Edgar ne tarde cependant pas à comprendre que son camarade n’a cherché son amitié que pour mieux s’approcher de sa mère. Brusquement, l’idée s’impose à son esprit qu’il a été utilisé. Le baron ne s’est pas intéressé à lui pour lui-même, mais pour sa mère, Mathilde. Il l’a donc trahi sans scrupules et cela lui cause une amère déception. Mais le comble est d’avoir favorisé de toutes les façons possibles les relations du baron avec sa mère. Il est furieux, une rage sans borne s’empare de lui.

Si Edgar ne comprend pas clairement les ressorts de l’intrigue en train de se nouer sous ses yeux, il n’en demeure pas dupe. Pour cet enfant avide de savoir, il ne fait aucun doute que quelque chose se cache dans les rapports du baron et de sa mère : « Mais quel terrible secret ce devait être pour amener des adultes à le tromper, lui, un enfant, et à s’enfuir comme des criminels ?3Ibid., p. 62. » Certainement, il doit s’agir du secret qui fait que les grandes personnes ferment leur porte la nuit. Ou bien, celui dont il est question dans les livres qui comportent des faits remarquables et incompréhensibles. Tout ceci s’enchaîne, il le sent, mais ne sait pas comment. Savoir et secret se conjuguent. En effet, Edgar a la brûlante certitude que ce secret est éminemment sexuel. Rongé par le démon de la curiosité, il s’adonne à une quête passionnée pour élucider le mystérieux motif qui lie le baron à sa mère, ce secret qui la rend toute autre.

Or, il bute sur une impasse en s’évertuant à répondre à la question qui ne peut pas avoir de réponse et restera toujours ouverte. Le récit de Zweig le met en scène de façon magistrale : en voulant répondre à l’énigme du désir de l’adulte, c’est-à-dire aux énigmes de son sexe et de son existence, on s’affronte dans l’Autre à l’impossible à dire que Lacan formalise par le sigle S(⒜), le signifiant qui fait défaut au niveau de l’Autre. De ce fait, le secret masque autant qu’il désigne ce manque de signifiant dans l’Autre.

Le paradoxe en matière de sexualité est que tous se comportent comme les quelques-uns qui cacheraient un secret à tous, alors que c’est le secret de tous, énonce Jacques-Alain Miller dans son cours du 24 novembre 19994Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 24 novembre 1999, inédit.. Il y a du secret dans la sexualité pour chacun. C’est pourquoi, poursuit-t-il, on cherche toujours à en apprendre davantage sur le sujet de ce secret. Il y a une appartenance essentielle entre le sexuel et le secret. C’est ce qui fait qu’en effet “encore” s’applique à cette quête5Ibid..

Quant à Edgar, sa quête va le conduire à une confrontation brutale et sans appel avec le baron. Il frappe aussi sa mère et s’enfuit. Au cours de sa fugue, il fera connaissance avec un monde dont il ignore presque tout : « Au-dehors, […] il lui semblait qu’aujourd’hui les choses s’étaient montrées à lui dans leur nudité […] dans toute leur beauté redoutable et voluptueuse […] que toute une existence l’attendait pour lui dévoiler son secret.6Zweig S., Brûlant secret, op. cit., p. 106-107.»


  • 1
    Zweig S., Brûlant secret, Paris, Librairie Générale Française, 2019.
  • 2
    Ibid., p. 16.
  • 3
    Ibid., p. 62.
  • 4
    Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 24 novembre 1999, inédit.
  • 5
    Ibid.
  • 6
    Zweig S., Brûlant secret, op. cit., p. 106-107.