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J51 - La norme mâle, Sublimations

Au téléphone

© D'après J. Fournier.
27/09/2021
Éric Zuliani

Si Jacques-Alain Miller a pu dire que « le secret de toute comédie, c’est la signification du phallus », et que « la comédie a pour effet de faire voir et d’amener devant les spectateurs les causes du désir dans leur particularité instable1Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Des réponses du réel », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 28 mars 1984, inédit.», il indique aussi que ce que l’on appelle un personnage est du registre de la comédie en tant qu’il est « l’ancrage du sujet dans son rapport à la jouissance ». À ce titre, « la comédie – c’est le point de vue de Lacan –, va plus loin que la tragédie2Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La clinique lacanienne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 19 mai 1982, inédit.» en ce qu’elle met en scène les équivoques du phallus.

Il est une comédie d’Hal Salwen – Denise calls up –, qui a retenu l’attention de J.‑A. Miller3Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 21 février 1996, inédit., elle articule de manière originale les plans du désir et de la jouissance. Ce film illustre ce que Lacan pressentait dès 1958 : l’importance structurale du non-rapport sexuel, quand il indiquait cette projection des « manifestations idéales ou typiques du comportement de chacun des sexes, jusqu’à la limite de l’acte de la copulation, dans la comédie4Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 694.». On ne peut trouver plus exemplaire que ce film. En effet, il réussit la prouesse de se dérouler de bout en bout par le truchement d’une série de coups de fil entre les différents personnages formant un réseau sans chair ni os. Tous occupés par le travail, perclus de symptômes – entre phobie et couardise –, ne sortant pratiquement pas de chez eux, ils sont pourtant amis mais sans jamais se rencontrer : façon Facebook. Rencontres festives, enterrements, nuit de la Saint-Sylvestre s’organisent certes, mais en distanciel puisque personne ne s’y rend. Malheur à celui qui en a été à l’initiative : petits fours et champagne lui restent sur les bras !

L’intrigue est double en ce qu’elle illustre les conséquences du non-rapport sexuel dans deux registres. D’un côté Gail et son ex-petit ami Frank qui ne se sont pas vus depuis cinq ans mais se téléphonent régulièrement, et tels des marieurs, intriguent pour que se rencontrent leurs amis respectifs Jerry et Barbara. De l’autre, Denise, le rôle-titre, est enceinte et débarque à New York. Par une indiscrétion, elle sait qui est le donneur de sperme, cette femme est sans doute la plus mystérieuse du film. Des échanges de coup de fil avec Martin, ledit donneur aux élans humanistes, s’en suivront.

La première intrigue est amoureuse et met en scène le phallus comme signifiant du désir, mais qui délimite sévèrement le pôle des significations amoureuses de chacun. On rit des malentendus de ces stupides existences. On se promet de venir à un déjeuner à quatre – marieurs et tourtereaux en puissance –, mais personne n’est au rendez-vous : phobie quand tu nous tiens. On se demande comment est Jerry, une photo de classe de primaire est envoyée à Barbara par Frank… qui n’a pas vu Jerry depuis longtemps. On programme un rendez-vous avec peine, mais Barbara en a eu un il y a onze ans et le type a failli la violer : #Metoo avant l’heure qui masque mal un refus du corps bien implanté. On promet de s’appeler mais on ne décroche pas quand ça sonne, et si l’on décroche, on est en position délicate, occupé à ses petites jouissances – aux toilettes par exemple –, alors on raccroche.

Étonnamment une incidence de la seconde intrigue va permettre l’émergence du sentiment amoureux. Les deux célibataires apprennent que Martin, le fameux donneur, va être père : effet immédiat qui produit les significations sexuelles minimales et très normes mâles – petite culotte et chemisier blanc transparent, sucette à la pomme, les hommes apprécient paraît‑il. Un semblant d’érotisme mène à une relation sexuelle… par téléphone. Le lendemain, chacun est dans son lit : l’une serrant le téléphone contre sa poitrine, l’autre le laissant reposer sur sa détumescence. Mais très vite et toujours par téléphone on en vient à douter auprès de son ami respectif : n’a-t-elle pas l’autre soir simulé ? N’est-il pas lassé de la relation, lui qui envoyait au début des fax enflammés ? Et puis tout cela signifie-t-il que nous nous aimons ? Bref, cette première intrigue démontre que le phallus n’apparie personne, mais les sépare. La jouissance du blabla ne crée qu’êtres de langage convenus, et l’inexistence du rapport sexuel confine chaque Un à une jouissance phallique triste, sans autre, où chacun est pris dans une comptabilité incessante de son temps, dans un monde de significations établies : impossible de trouver la sortie de son fantasme où seule la voix incarne quelque chose du désir. Impasse de l’imaginaire et du symbolique déjà là.

La seconde intrigue est plus curieuse. Certes, elle illustre parfaitement la possibilité aujourd’hui proposée de se reproduire sans la rencontre des corps. Mais elle va plus loin dans un domaine où il n’est plus essentiellement question d’amour. Denise, toujours filmée en mouvement, dehors, est celle qui débarque, comme la plus-une des autres. Elle est véritablement la seule parmi tous à vouloir quelque chose d’autre que le travail et la réussite. Elle veut un enfant d’abord, puis un homme pour le faire père de son enfant à venir. Cet enfant d’ailleurs, in utero puis finalement né, qu’on ne voit ni n’entend, est l’élément réel qui centre cette seconde intrigue, et qui a des effets sur la première intrigue comme nous l’avons vu. C’est lui qui permettra à la toute fin du film une authentique rencontre : celle de Denise et de Martin. Mais cette fin est équivoque. Ce dénouement qui permet véritablement à la vie de se faufiler se fait-il au nom du père ? Au nom du fait que l’enfant crée le conjugo ? Ou est-il dû au vouloir d’une femme, obscur, puissant, ignorant de la comptabilité ? Pour répondre à ces questions sans doute faut-il être attentif à l’usage poétique que Denise, un peu folle, fait de la langue. De toutes les femmes du film elle est sœur du réel : d’avoir voulu contacter puis rencontrer le donneur, d’être la seule femme qui tout au long du film fait une expérience réelle – celle d’une grossesse et d’un accouchement –, d’être celle par qui surprise et rencontre sont possibles. Issue par le réel sans loi a priori.

Le film est à lire dans ces équivoques que Patricia Bosquin-Caroz éclaire dans son texte « Comédies » quand elle dit qu’« il y a phallique et phallique. Si, par le recours à la logique, Lacan va répartir les modes masculins et féminins de jouissance autour de la fonction phallique, qui, selon qu’on s’y inscrive complètement ou non, connote une affinité avec la limite d’une jouissance comptable ou avec une Autre aux contours indéfinis5Bosquin-Caroz P., « Comédies », posté le 14 juin 2021 sur le blog des 51e Journées de l’ECF, La norme mâle.».

 


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    Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Des réponses du réel », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 28 mars 1984, inédit.
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    Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La clinique lacanienne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 19 mai 1982, inédit.
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    Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 21 février 1996, inédit.
  • 4
    Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 694.
  • 5
    Bosquin-Caroz P., « Comédies », posté le 14 juin 2021 sur le blog des 51e Journées de l’ECF, La norme mâle.