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Rencontres

Collectif, Quarto, n°142
Références
Quarto, n°142
Rencontres
Collectif
Éditeur
EURL Huysmans
Pages
133
Année
2026
prix
18 €
Nathalie Laceur
  • Éditorial
    Le risque de la rencontreNathalie Laceur

    L’orientation lacanienne
    Réinventer la passeJacques-Alain Miller

    Freud
    Quand le réel objecte. Freud et les hystériquesAlice Delarue
    RattenwährungEsthela Solano-Suárez

    Lacan
    De la tuchè à la contingenceJean-Claude Encalado
    Ma rencontre avec Lacan
    Un nom et un oui – Carole Dewambrechies-La Sagna
    Ce qui fit hors-sérieLilia Mahjoub
    Rencontres de Lacan
    Picasso & Lacan. Une farce théâtrale devenue sinthome cubisteHervé Castanet
    Parce que c’était lui, Lacan. Parce que c’était elle, AiméeFrancesca Biagi-Chai

    Avec un analyste
    Rencontre et transfertHélène Bonnaud
    ConférencesAndrea Orabona
    Un par un
    Les mésaventures d’ApollonSylvie Berkane Goumet
    Bonne pour le serviceAnne Semaille
    De l’ethos humainJean-François Lebrun
    De la continuité à la rencontre Isabelle Orrado
    Un ours en pelucePhilippe Hellebois
    D’une femme à l’autreFrance Jaigu

    En contrôle
    Le contrôle comme antidocteÉric Zuliani
    Le sujet supposé savoir dans le contrôle – Patricia Bosquin-Caroz
    Le contrôle après la passeDominique Holvoet

    La passe
    Avec les passeurs
    1 + 2 – Pénélope Fay
    L’élan d’un dire – Catherine Lacaze-Paule
    Après
    Se hâter lentement – Sophie Gayard
    Eutuchia… dustuchia…Rose-Paule Vinciguerra
    Brûlures du réel Guy Briole
    Les après-coups de la rencontre – Philippe Stasse
    « Cela s’appelle l’éveil »Jacqueline Dhéret

    De l’amour
    Le miracle de la rencontreNathalie Laceur
    Coup de foudre au cinéma – Sonia Chiriaco

    Belles-lettres
    « Tant loin tu sois ». Rencontre entre François Ier et Charles QuintDominique Corpelet
    Cicatrice de la contingence Antoine Cahen
    Une motérialité jubilatoireIrina Solano, Valère Novarina, André Marcon et le public

    Entretien
    Rencontre avec le cielLionel Amiaud et Marc Sauvage

    Vie de l’École
    L’utilité publique de la psychanalyseCommuniqué de presse de l’ECF, Santé mentale

  • La psychanalyse, dont l’invention est elle-même faite de rencontres et de contingences (scandale !), n’a donc rien à démontrer à ceux qui dénoncent son caractère non scientifique. Elle a au contraire à l’affirmer d’une voix forte.

    Oui, le contingent est inhérent à toute rencontre ; oui, une rencontre risque d’être un événement ! Et c’est justement pour cela que la psychanalyse refuse d’interposer des barrières protectrices1Cf. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », 10 novembre 1967, inédit, disponible sur internet. entre elle et chaque être parlant qu’elle accueille et invite à parler. C’est aussi pour cela qu’elle ne recule pas devant le transfert, sur lequel elle s’appuiera d’ailleurs pour l’acte dont les effets ne sont pas non plus calculables.

  • Le risque de la rencontre

    La vie est faite d’innombrables rencontres dont beaucoup passent inaperçues. Dans la vie amoureuse par exemple, il y a ce que nous appelons aujourd’hui des dates, souvent fixés à l’aide d’une appli de rencontre, qui, pour la plupart, restent sans lendemain. À l’inverse, d’autres rencontres produisent des vagues, rompant la tranquillité et le déjà-connu. Tout à coup, un date vous surprend et vous projette dans une histoire d’amour. De même, si vous avez ce numéro de Quarto entre les mains, c’est qu’un jour le discours analytique a croisé votre chemin et vous a dérouté, peut-être pour le reste de votre vie. Lorsque vous vous posez la question de savoir pourquoi vous en restez marqué, vous vous apercevez qu’il n’y a pas de lien de causalité évident, pas de rapport préétabli ou nécessaire. Autrement dit, vous constatez que cela renvoie à la contingence d’une histoire particulière, la vôtre, avec ses divins détails.2Cf. Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 43-47.

    C’est à la rencontre comme événement contingent, sur fond d’impossible, telle que Lacan la met en valeur dans son dernier enseignement, que nous nous intéresserons dans ce numéro de Quarto. Si la rencontre est imprévisible, si nous ne pouvons prédire, dans ce que nous croisons sur notre chemin, ce qui constituera ou non un événement, ce qui nous affectera ou non, c’est que, dans l’espèce humaine, il y a quelque chose de fondamentalement déréglé, sans loi, du fait de l’incidence du signifiant sur ce qui est supposé naturel. Il y a pour chaque être parlant, dès le début de la vie, des signifiants qui marquent le corps, y produisant une jouissance singulière qui ne cesse de se répéter et de nourrir un désir énigmatique.

    Coupés à jamais de l’instinct naturel qui dirige les animaux d’une façon invariable et parfaitement prévisible à des fins de procréation et de survie, les parlêtres sont, selon la belle formule de Jacques-Alain Miller, « à la merci de la contingence 3Miller J.-A., « Déficit ou faille », La Cause du désir, n 98, mars 2018, p. 127 & 128.». Entre l’homme et la femme, rien n’est programmé, il n’y a aucun déterminisme physique, pas plus qu’il n’y a de rapport entre la machine à coudre et le parapluie de Lautréamont – ce qui n’empêche pas ce dernier de les réunir sur une table de dissection pour une rencontre fortuite4Cf. Lautréamont, Les Chants de Maldoror et autres textes, Paris, Librairie Générale Française, 2001, p. 314-315. !

    Que l’existence humaine se déroule sous le régime de la contingence, qu’il n’y ait pas de calcul possible au niveau de la jouissance et que nous soyons livrés, selon les termes de Freud, à des révolutions imprévisibles dans l’économie libidinale5Cf. Freud S., « De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » (1932), in Premiers écrits, Paris, Seuil, 2023, p. 137., c’est une vérité dont les humains se défendent. Avec Lacan, nous savons que toute formation humaine a tendance à réfréner cette jouissance6Cf. Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 364. contingente, incalculable, qui perturbe l’ordre nécessaire de l’automaton.

    Sauver l’humanité des mauvaises surprises en plaçant tous ses espoirs dans le discours de la science est, ces temps-ci, un rêve largement partagé. Ce rêve n’est pas sans répercussions sur la gestion des malades dits mentaux. Aujourd’hui, une haute autorité recommande que le domaine de ladite santé mentale soit dominé par des pratiques prétendument scientifiques. En réalité, cela revient à exiger que ces pratiques mettent tout en œuvre pour ne rien laisser au hasard, qu’elles s’efforcent d’adopter des méthodes parfaitement reproductibles et fassent tout leur possible pour réduire tout risque de phénomènes de transfert. Dans cette optique, rendre inutiles les rencontres in vivo et la libre parole est ainsi considéré comme un progrès !

    Il est évident que cet air du temps, positiviste et scientiste, est favorable aux détracteurs de la psychanalyse qui souhaitent en finir une bonne fois pour toutes avec elle. Mais c’est sans compter sur la psychanalyse elle-même qui, conformément à son éthique, fait face à cette passion haineuse, tout en assumant sa singularité et ses fondamentaux.

    La psychanalyse, dont l’invention est elle-même faite de rencontres et de contingences (scandale !), n’a donc rien à démontrer à ceux qui dénoncent son caractère non scientifique. Elle a au contraire à l’affirmer d’une voix forte.

    Oui, le contingent est inhérent à toute rencontre ; oui, une rencontre risque d’être un événement ! Et c’est justement pour cela que la psychanalyse refuse d’interposer des barrières protectrices7Cf. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », 10 novembre 1967, inédit, disponible sur internet. entre elle et chaque être parlant qu’elle accueille et invite à parler. C’est aussi pour cela qu’elle ne recule pas devant le transfert, sur lequel elle s’appuiera d’ailleurs pour l’acte dont les effets ne sont pas non plus calculables.

    Les psychanalystes ne cesseront de jouer la carte du réel contingent, qui échappe à la science et se trouve au cœur de la condition humaine. Ils le font déjà à chaque rencontre avec un parlêtre qui souffre et s’adresse à eux ; cela relève d’une éthique. Pour braver les tempêtes de haine et de calomnie et confirmer la place de la psychanalyse dans le monde, ils s’efforcent de faire valoir ce réel sans loi que Lacan a cerné. C’est un point de vue réaliste dans la mesure où ce réel lacanien est indestructible et ne peut que déjouer les intentions des hommes.

    L’enjeu de ce numéro de Quarto déborde ainsi largement la clinique et touche au politique.

  • 1
    Cf. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », 10 novembre 1967, inédit, disponible sur internet.
  • 2
    Cf. Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 43-47.
  • 3
    Miller J.-A., « Déficit ou faille », La Cause du désir, n 98, mars 2018, p. 127 & 128.
  • 4
    Cf. Lautréamont, Les Chants de Maldoror et autres textes, Paris, Librairie Générale Française, 2001, p. 314-315.
  • 5
    Cf. Freud S., « De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » (1932), in Premiers écrits, Paris, Seuil, 2023, p. 137.
  • 6
    Cf. Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 364.
  • 7
    Cf. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », 10 novembre 1967, inédit, disponible sur internet.