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A la page 105 du Séminaire XII, Lacan rend hommage à « trois pages vraiment incroyables, sensationnelles1Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil & Le Champ freudien, 2025. » de Heidegger dans les Holzwege portant sur le moment de retournement de la conscience. L’usage fait par Lacan de ce commentaire de la Phénoménologie de l’esprit par Heidegger est tout à fait inattendu, singulier et remarquable. Il est inattendu car nous sommes en 1965 et Lacan s’est éloigné de la référence à Hegel qui lui avait permis dans les années cinquante de rendre compte de la dimension dialectique de la cure analytique opérant depuis un renversement de la vérité du sujet. La reprise du cas Dora dans « Intervention sur le transfert »2Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Champ freudien, Seuil, 1966, pp. 215-226. en 1951 témoigne de ce premier usage de la dialectique hégélienne pour penser à la fois l’expérience analytique et l’effet de renversement produit par l’interprétation.
Mais Lacan a ensuite pris ses distances avec ce qu’il appelait « l’exhaustion purement dialectique de l’être3Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Champ freudien, Seuil, 1966, p. 804. » en considérant que l’expérience analytique était aussi celle de la rencontre avec le non-dialectisable. Le commentaire fait par Jacques-Alain Miller du Séminaire de 1963 sur L’Angoisse comme lieu où Lacan pose l’objet a comme une voie d’accès au réel rend compte de ce tournant4Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire L’Angoisse », La Cause freudienne, n°58, 2004, pp. 61-100..
Cette référence de Lacan dans le Séminaire XII est ensuite singulière et remarquable car l’usage qu’il va faire ici de la référence à Hegel n’en passe plus par Alexandre Kojève mais par Heidegger. Lacan va jusqu’à dire que « cet admirable prologue à la Phénoménologie de l’esprit pourrait presque suffire à nous donner le sens de la Phénoménologie5Lacan J., Le Séminaire, livre XII, op.cit., p. 105. ». Quelle est donc cette trouvaille que Lacan a faite dans ce commentaire de Hegel par Heidegger dont la rédaction s’est échelonnée entre 1934 et 1946 et dont la traduction française date de 1962, soit deux ans avant que Lacan tienne son Séminaire sur Problèmes cruciaux ?
« Retournement » et « entre-deux » chez Heidegger
Si l’on se réfère aux Chemins qui ne mènent nulle part (dans la traduction de Wolfgang Brokmeier chez Gallimard), il est donc question à travers cette référence lacanienne de l’article de Heidegger paru sous le titre « Hegel et son concept de l’expérience »6Heidegger M., Chemins qui ne mènent nulle part, « Hegel et son concept de l’expérience », Tel Gallimard, 1962, pp. 147-252.. Heidegger y rappelle que le titre choisi par Hegel lors de la première publication de la Phénoménologie de l’esprit en 1807 est « Science de l’Expérience de la conscience7Ibid., p. 147. » – le terme d’Expérience étant ainsi écrit avec une majuscule et en italiques. Ce qui compte alors pour Heidegger est de définir ce qu’est cette dite Expérience de la conscience. Il va alors s’employer à proposer un commentaire linéaire du morceau situé juste après la célèbre préface et qui est donc le début de l’œuvre elle-même de Hegel. C’est dans son commentaire du quinzième paragraphe que Heidegger aborde ce « retournement de la conscience même8Ibid., p. 228. », donnant lieu à ces pages remarquées par Lacan. Le retournement est ainsi un trait fondamental de l’Expérience de la conscience, expérience qui constitue pour Heidegger « la terre ferme sur laquelle la philosophie moderne a posé le pied9Ibid., p. 167. » depuis Descartes. Or ce retournement ouvre sur « cet entre-deux10Ibid., p. 234. » où la conscience fait l’Expérience de la vérité comme certitude. Cette expérience est une traversée qui est aussi de l’ordre d’un voir « ce qui se passe derrière son dos11Ibid., p. 230. » comme si elle s’apparaissait à elle-même depuis ce retournement. C’est donc l’opération du retournement sur son expérience, sa vérité et son histoire, qui laisse apparaître quelque chose comme un regard autre. Se retournant, la conscience apparaît dans l’accomplissement du voir cet « entre-deux12Ibid., p. 234. » qui n’est pas sans nous évoquer le statut du regard dans le Séminaire XI, comme regard retourné faisant apercevoir le point aveugle, l’anamorphose du lieu du sujet.
« De l’autre côté de la doublure » chez Lacan
Terre ferme, entre-deux, retournement, telles sont les trois expressions que Lacan va reprendre dans la première partie de Problèmes cruciaux pour rendre compte du « Sujet dans son rapport au langage », selon le titre choisi par Jacques-Alain Miller pour la première partie regroupant les cinq premières leçons.
Que nous a alors appris, selon le Lacan de 1964, l’Expérience de l’analyse qui est aussi Expérience de l’inconscient ? « L’analyse nous a appris un certain chemin d’accès à l’entre-deux, une certaine façon que le sujet peut avoir de se dépayser par rapport à sa situation à l’intérieur de deux sphères, la sphère interne et la sphère externe, en arrivant à se mettre dans l’entre-deux, lieu étrange, lieu du rêve et de l’Unheimlichkeit13Lacan J., Le Séminaire, livre XII, op.cit., p. 87. ». De même que sur le tore et avec la bouteille de Klein les choses peuvent passer de l’endroit à l’envers dans l’Expérience analytique, se produisent des effets de retournement que Lacan définit aussi comme « des effets de dénouement14Ibid., p. 77. ». Et, ajoute-t-il, « là est le sol ferme sur lequel s’établit le camp analytique15Ibid. ».
Il s’agit là – on s’en aperçoit – d’un tout nouvel usage de la référence à Hegel, non plus pour rendre compte d’un sujet qui parle et d’un renversement de la vérité, mais pour rendre compte d’un « Sujet surface16« Sujet surface », est le titre choisi par Jacques-Alain Miller pour cette Vème leçon, p. 101. » et de cette trace qui se lit comme par l’effet d’un retournement. C’est donc le caractère de boucle qu’il emprunte à Heidegger commentant Hegel, pour rendre compte non plus du point de retournement de la conscience – mais du point de retournement de l’inconscient. Cette boucle trace une nouvelle topologie entre intérieur et extérieur qui introduit aussi à une nouvelle « Topologie du nom propre17« Topologie du nom propre » est le titre de la IVème leçon, p. 75. ».
Il est dorénavant question pour Lacan d’identifier l’être du sujet à cette boucle, à ce moment de retournement où le sujet passe à l’envers du décor. Proposant une nouvelle interprétation du célèbre oubli du nom de Signorelli, au sein de laquelle Lacan considère que c’est quelque chose comme le nom propre de Freud qui serait comme passé à l’envers du décor – Sigmund tombé dans un trou – il en vient à redéfinir l’inconscient depuis le point de rebroussement du discours et le sujet comme « l’envers du décor18Ibid., p. 72. ».
Repenser la découverte freudienne depuis ce nouveau statut du sujet, non pas comme parlant mais comme lieu du silence, c’est ce qui amène Lacan à faire de ce retournement la voie d’accès à un signifiant dont on ne veut rien savoir et qui se tient dans le silence. Si dans le Séminaire XI, Lacan soulignait que l’interprétation doit viser le signifiant irréductible – hors-sens, traumatique – auquel le sujet est assujetti19Cf Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, Champ freudien, 1973, p.226., l’année suivante, il reformule cette thèse depuis ce passage de l’autre côté de la doublure, rendant compte à la fois du nom propre et du trou du sujet. C’est dorénavant à un trou que le retournement confronte, un trou qu’aucun nom propre ne peut plus combler.
- 1Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil & Le Champ freudien, 2025.
- 2Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Champ freudien, Seuil, 1966, pp. 215-226.
- 3Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Champ freudien, Seuil, 1966, p. 804.
- 4Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire L’Angoisse », La Cause freudienne, n°58, 2004, pp. 61-100.
- 5Lacan J., Le Séminaire, livre XII, op.cit., p. 105.
- 6Heidegger M., Chemins qui ne mènent nulle part, « Hegel et son concept de l’expérience », Tel Gallimard, 1962, pp. 147-252.
- 7Ibid., p. 147.
- 8Ibid., p. 228.
- 9Ibid., p. 167.
- 10Ibid., p. 234.
- 11Ibid., p. 230.
- 12Ibid., p. 234.
- 13Lacan J., Le Séminaire, livre XII, op.cit., p. 87.
- 14Ibid., p. 77.
- 15Ibid.
- 16« Sujet surface », est le titre choisi par Jacques-Alain Miller pour cette Vème leçon, p. 101.
- 17« Topologie du nom propre » est le titre de la IVème leçon, p. 75.
- 18Ibid., p. 72.
- 19Cf Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, Champ freudien, 1973, p.226.