BIBLIOTHEQUE
Références de Jacques Lacan

Au delà du miroir

Lecture de Philippe de Georges

Lewis Caroll
Références
Au delà du miroir
Lewis Caroll
Éditeur, ville

Gallimard

Pages

962

Année

2025

08/12/2025
Philippe De Georges
  • « Je vais franchir la cime ;

    Chaque peine bientôt

    Sera la pointe vive

    D’un délice nouveau ».

    Novalis, Hymnes à la nuit.

     

     

    Les éclairages de Lacan sur l’amour sont multiples et diffus dans son enseignement. Le thème n’est jamais mis à une place centrale, comme ceux qui font l’objet d’une année de séminaire, mais les coups de sonde qu’il envoie frappent par la largeur du spectre exploré. Pour le dire simplement, l’amour peut être aussi bien traité dans le registre de l’imaginaire – comme leurre et dans son lien au corps et à la spécularité, avec sa prise dans le champ du narcissisme – que dans le registre symbolique – par la place qu’y tient la parole, la demande de mots, comme par son lien à l’aspiration à la reconnaissance et à la demande d’un plus d’être. Le registre réel enfin ne manque pas à l’appel, surtout dans le dernier enseignement ; bref, tout y passe, dans la diversité et la triplicité des liens entre désir, amour et jouissance, comme entre pulsion de vie et pulsion de mort.

    Au mitan de son enseignement, un an après l’excommunication qui l’amène à définir sous un nouveau jour les concepts fondamentaux de la psychanalyse, ce mitan qui est aussi le moment où Lacan devient Lacan, on trouve quelques phrases qui détonnent dans cet ensemble. Nous sommes alors au moment du Séminaire XII, où il se dit à la recherche de ce qu’il appelle provisoirement « l’être du sujet ». Il met en série, voire en équivalence, les termes de psychisme, de sujet et d’âme, en distinguant la place qui leur est faite dans la théorie de la connaissance (c’est Piaget qui est dans son collimateur) et dans l’analyse : « Dans la théorie de la connaissance, le psychisme, l’âme, le sujet, se représente, non comme le centre, mais comme la doublure d’une réalité1Lacan J., Le Séminaire, Livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Le Seuil & Le champ freudien, 2025, p. 72. ». A contrario, la psychanalyse explore « l’autre côté de la doublure », soit un passage dans l’entre-deux, qui est le lieu de « l’Autre scène ». C’est un espace d’ambigüité, où l’étrange et le familier se mêlent avec l’inquiétude, dans ce que Freud qualifiait d’« Unheimlich ». Nous sommes là dans un champ « d’expérience singulière2Ibid., p. 73. », qu’a fait vibrer, dit-il, le poète romantique. Une image lui sert à nous faire sentir ce qu’a d’exceptionnel ce franchissement : c’est « le passage au-delà du miroir3Caroll L., De l’autre côté du miroir, et ce qu’Alice y trouva, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2025. » d’Alice. « Venir à cette singulière rencontre au-delà du miroir, c’est cela même qui, dans cette autre dimension explorée, je l’ai dit, par l’expérience romantique, s’appelle, avec un autre accent, l’amour4Lacan J., op. cit., p. 73. ».

    Il faut voir ici un hommage rendu à cette poésie volontiers décriée, dont l’un des mérites fut en effet de ramener l’amour et son grain de folie, dans un temps où le triomphe illusoire de la raison pure semblait l’avoir banni. Car c’est bien à l’Autre scène que donnent accès Hölderlin et Novalis… même si Alice peut donner le fond du mystère qui s’y joue : « Une chose est claire, en tout cas, c’est que quelqu’un a tué quelque chose5Caroll L., op. cit., p. 448. ». En passant par Lewis Caroll, Lacan nous révèle un aspect de l’amour qui suppose l’accès à l’inconscient, ce que démontrent tous les grands récits de la mythologie, de la tragédie antique ou de la littérature : aimer, c’est se rendre étranger à soi-même et prendre pied dans ce qu’il y a de plus Autre en soi, contre la loi et le Nom-du-Père, par l’accès à cet envers dont Alice donne l’exemple.

    Lewis Caroll publie De l’autre côté du miroir à Noël 1871, presque 30 ans avant la Traumdeutung de Freud. Alice ouvre la voie que Freud suivra, au-delà du miroir qui n’est pas seulement celui des apparences et de la réalité sensible, volontiers opposé à l’univers des idées et du surnaturel ultramondain. Il s’agit en fait de l’envers des choses, qui n’est pas un monde enfoui mais l’Autre scène de l’inconscient. Caroll est imprégné de ce qui fait le génie du romantisme, soit l’affirmation que quelque chose de fondamental réside hors du calcul et de l’univers réglé des normes. Mister Hyde n’est pas l’opposé du Docteur Jekyll ; c’est son double et sa vérité, comme la vérité du Professeur Frankenstein est le monstre qu’il engendre. C’est, selon Goya, la monstruosité qui peuple le rêve de la Raison. Ce qui est nié et refusé fait retour dans le réel. Lacan dit sensiblement la même chose, à sa manière, dans son séminaire de 1965, quand il fait comprendre à son auditoire que le cogito cartésien et le Je suis qui en résulte se fonde sur la méconnaissance fondamentale de quelque chose « dont le retour constitue l’essence de la découverte freudienne6Lacan J., op. cit., p. 322. ». Ce quelque chose est une division (Entzweinung, dans le vocabulaire de Freud) que l’avancée de la science après Descartes a rejetée dans l’ombre.

    Alice traversant le miroir est la version ludique de cette manifestation dans la vie de l’envers des choses. C’est d’ailleurs avec facilité que le passage s’opère : « Et… impossible de s’y tromper… la glace commençait à se dissoudre comme une nappe de brume aux scintillements argentés7Caroll L., op. cit., p. 434. ». Il suffit donc que la brume se dissipe, et la portée de l’acte ne se dit qu’après coup.

    Il n’y a pas à chercher plus loin l’intérêt que certains d’entre nous ont pu éprouver naguère dans leur jeunesse pour La Marge (André Pieyre de Mandiargues), L’Underground et les terrains vagues : il s’agit à chaque fois de se dépayser, de « s’estranger », soit de la poésie du franchissement. Le seuil qu’on outrepasse suppose la bévue (l’Unbewusst freudien), la bavure ou la bafouille. Ce dépassement du spéculaire (la surface du miroir), du rapport de semblable à semblable et de la rencontre du même offre accès à une altérité qui n’est pas celle d’un ailleurs spatial, mais du plus intime de soi, à la fois propre et étranger que Lacan a nommé « extime ». Il est merveilleux que Lacan fasse de cette « singulière rencontre » l’expérience de l’amour.

    Tel est en effet le nom donné de temps en temps, comme dans une illumination fugace, à ce que décrit sensuellement le Cantique des cantiques et qui ressurgit avec les Troubadours, Guillaume d’Aquitaine, Chrétien de Troyes et les chantres de l’amour courtois. L’amour est toujours une idée neuve. Il est transgressif – c’est ce que représente le passage au-delà – car comme le dit Freud, il « rompt la liaison de masse propre à la race et à la communauté », « à la partition en nations et à l’organisation en classes des sociétés8Freud S., Psychologie des masses et analyse du moi, Paris, Puf, 2021, p. 81. ».

    On comprend pourquoi Aragon, lorsqu’il introduira Lewis Caroll dans le domaine surréaliste, parlera de « littérature du non-sens » et de l’absurde. C’est ce que produit la subversion des valeurs des « grandes personnes ».

    Mais Caroll a la prudence de faire retomber son héroïne sur ses pattes, comme un chat plein de malice : l’univers du nonsense auquel Alice a eu accès est un rêve. L’enfant, surprise lorsque sa sœur la réveille, dit : « Quel rêve bizarre je viens de faire ! » Elle a frayé avant l’heure, en effet, la voie royale de l’inconscient.

     

  • 1
    Lacan J., Le Séminaire, Livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Le Seuil & Le champ freudien, 2025, p. 72.
  • 2
    Ibid., p. 73.
  • 3
    Caroll L., De l’autre côté du miroir, et ce qu’Alice y trouva, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2025.
  • 4
    Lacan J., op. cit., p. 73.
  • 5
    Caroll L., op. cit., p. 448.
  • 6
    Lacan J., op. cit., p. 322.
  • 7
    Caroll L., op. cit., p. 434.
  • 8
    Freud S., Psychologie des masses et analyse du moi, Paris, Puf, 2021, p. 81.