BIBLIOTHEQUE
Références de Jacques Lacan

Aux limites du champ de l’Autre

Lecture de Elisabeth Leclerc-Razavet

Ulrich Bischoff
Références
Aux limites du champ de l’Autre
Ulrich Bischoff
Éditeur, ville

Taschen

Pages

95

Année

2022

01/12/2025
Elisabeth Leclerc-Razavet
  • Le Trou du langage

    La recherche de Lacan est annoncée dès le début de Problèmes cruciaux, en 1964. Elle concerne « le trou du langage »1Lacan J., Le Séminaire, Livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2025, p. 49. qui conduit immanquablement à la question du sujet, tel qu’en parle la psychanalyse : « l’ombilic, comme dirait Freud, de ce terme de sujet n’est proprement que le moment […] où le sens le fait disparaître comme être. N’est-ce pas là que peut prendre appui la discussion sur l’être ? »2Ibid., p. 21.

    « L’être du sujet », souligne Jacques-Alain Miller dans la quatrième de couverture, est le centre de ce Séminaire. « Est-ce un concept ? Plutôt une écriture, aux sens multiples. »3Miller J.-A., ibid., Quatrième de couverture.

    L’être – lettre – écriture. « L’écriture est ce qui, d’une rupture de l’être, laisse trace »4Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 109.. Reste la lettre. Elle dessine « le bord du trou dans le savoir »5Lacan J. Autres écrits, « Lituraterre », Paris, Seuil, 1971, p. 14..

    « Trou du langage », « Trou dans le savoir ». En 1980, Lacan en viendra à dire ceci : « Élaborer l’inconscient n’est rien qu’y produire ce trou. »

     Il y a donc obligatoirement une perte inhérente au langage, tel est l’argument de Lacan dans cette recherche. Il met néanmoins en garde : certaines positions (philosophiques, idéologiques) tendent à « masquer le caractère radical et la fonction originante de cette perte. » « […] le discours que nous poursuivons nécessite des choix […] », notamment par rapport au réel6Lacan J., Le Séminaire, Livre XII, op. cit. pp. 22, 23..

    Pour entrer dans cette voie de « l’être du sujet », j’ai choisi cette référence que fait Lacan, au chapitre X7Ibid., p. 218 et suivantes. : le célèbre tableau d’Edvard Munch, Le Cri.

    Pourquoi Lacan fait-il ce choix ?

    Il vise d’emblée le personnage principal : « Au premier plan, cet être ». C’est à souligner. Il précise : « Son aspect est étrange ». Pour dire encore : « On ne peut même pas le dire sexué. »

     C’est surprenant… On approche, insiste-t-il, de « […] quelque chose qui aurait le privilège de nous faire saisir ce que nous cherchons. » Il ne s’agit plus du cri transformé par l’Autre en appel, mais du sujet dans son rapport « […] aux limites du champ du grand Autre ». Comment un tableau peut-il rendre compte de ces limites, pour un sujet ? « Cette figure », dit Lacan, est « propice à articuler un point majeur sur lequel beaucoup de glissements sont possibles […]. » Une problématique est posée.

    Comment ne pas vouloir en savoir davantage sur ce tableau !

     

    Le Cri, d’Edvard Munch

    Une Monographie

    C’est à celle d’Ulrich Bischoff, Munch8Bischoff U., Munch, Basic Art et Séries, Taschen., que je me suis référée. Il est historien de l’art et écrivain. Il nomme son ouvrage : Des images de vie et de mort9Ulrich Bischoff. De 1994 à 2013, il dirige la Galerie des Nouveaux Maîtres de la Collection Nationale de Dresde. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la modernité classique et l’art contemporain.. Cette monographie richement illustrée analyse la vision fascinante, sombre et profondément moderne d’Edvard Munch.

    Un Tableau : Le Cri

    Le Cri se trouve à la Nasjonalgalleriet d’Oslo où nombre de tableaux du peintre ont été rassemblés. « Une silhouette chauve, fantomatique, sur un pont sous un ciel jaune orangé. Ses mains sont crispées sur ses oreilles, sa bouche s’ouvre en un gémissement qui vous hante. En peignant Le Cri, Edvard Munch a créé la Joconde de notre époque. Le hurlement de cette icône résonne dans le monde entier ».

    Un Peintre : Edvard Munch (1863-1944)

    Né en Norvège, sa mère meurt quand il a 5 ans. Il peint son premier tableau à 18 ans. Autoportrait. Ses premiers tableaux, exposés à Oslo, en 1889, sont bien accueillis. Année décisive. Il part pour Paris, et travaille La Fresque de la vie10Bien que souvent traduit “La frise de la vie”, le choix de l’auteur de cette monographie, « La fresque de la vie » a été conservé.. En 1892, il expose à Berlin.  Scandale ! Interruption de l’exposition.

    Les expositions se poursuivent néanmoins en Europe. Il travaille intensément à La Fresque de la vie, et en particulier au Cri. La première Monographie paraîtra en 1894. Munch, à partir de là, trace sa voie. Salon des Indépendants, Sécession berlinoise. Une révolution s’est opérée. En 1902, La Fresque de la vie est exposée pour la première fois à Berlin. La suite suivra ! Jusqu’à la création du Musée Munch à Oslo, après sa mort.

    La Fresque de la vie – Leipzig 1903

    Le peintre lui-même parle d’une « confession spontanée », qui aboutit au Cri.

    Si la question de la mort est présente dès ses premières œuvres, il faut remarquer que la vie éclate dans les premiers tableaux de cette Fresque : particulièrement son rapport aux femmes… ou à La femme. La Madone11Bischoff, U., Munch, La Madone, p. 30. ouvre l’exposition de Leipzig, en 1903 ! Tableau somptueux – j’en laisse la très belle description à Bischoff ! Cycle de la vie, femme dans sa beauté insolente, dans la rencontre amoureuse, dans la maturité, puis dans la solitude. « Une fois de plus, dit Bischoff, Munch exprime la “fatale” attirance des sexes […] »12Bischoff, U., Munch, p. 40 à 42. Tableau Homme et femme..

    Mais l’homme est souvent prostré, « mélancolique »13Ibid. Tableau Cendre. À noter la longue chevelure de la femme qui englobe le corps de l’homme ; l’eau ; l’arbre que nous retrouverons dans Le Cri. p. 43.Bischoff rejette toute interprétation triviale d’un échec amoureux. Il évoque Shakespeare, Ibsen voire Beckett, « […] dont le sens ne se déploie qu’à travers la mise en scène, quand toute tentative de le fixer par écrit est vouée à l’échec. »14Ibid., p. 44. « L’artiste a trouvé le moyen de soustraire son œuvre à toute interprétation psychologique. »15Ibid., p. 44. Ouverte par La Madone, l’exposition de Leipzig se termine par Le Cri.

    Dans cet ouvrage de Bischoff, chaque commentaire de l’œuvre est passionnant, dans le souci de saisir le lien « étroit entre la vie et la mort » dont parle Munch lui-même dans deux textes. (Cf l’exposition au Musée d’Orsay à Paris en 2022 : « Un poème d’amour, de vie et de mort ».)

    Que dire alors du Cri ?

    Un point majeur

    Si Le Cri est interprété par Bischoff comme la fin du cycle de la vie, et la peur de Munch devant la mort, Lacan pose autrement la question : Quelle est donc Cette « figure » « propice à articuler un point majeur sur lequel beaucoup de glissements sont possibles […] ? »

    Disjoint de la théorie des cycles de la vie, le « point majeur » de la recherche de Lacan touche, lui, à la rencontre avec le réel de la structure : un « il n’y a pas », lié au « TROU du LANGAGE ».

    Le Cri peut alors être considéré comme une écriture, en tant que l’écriture est une réarticulation au désir de « l’Autre qui n’existe pas ». Car « Qui l’entendrait, ce cri que nous n’entendons pas ? »16Lacan J., Le Séminaire, livre XII, op. cit., p. 219..

    Ce « point majeur » dont parle Lacan, aux limites, pour un sujet, du champ du grand Autre, « s’appelle LE SILENCE »17Ibid., p. 218 à 220..

    De cette « rupture de l’être », de sa rencontre radicale – via la féminité – avec « l’Autre qui n’existe pas », Edvard Munch a fait une écriture : un Tableau. Lacan l’a élevé au rang de la structure qui seulement s’écrit, S(A) barré :

    Le TROU du CRI.18Ibid., p. 221.

  • 1
    Lacan J., Le Séminaire, Livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2025, p. 49.
  • 2
    Ibid., p. 21.
  • 3
    Miller J.-A., ibid., Quatrième de couverture.
  • 4
    Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 109.
  • 5
    Lacan J. Autres écrits, « Lituraterre », Paris, Seuil, 1971, p. 14.
  • 6
    Lacan J., Le Séminaire, Livre XII, op. cit. pp. 22, 23.
  • 7
    Ibid., p. 218 et suivantes.
  • 8
    Bischoff U., Munch, Basic Art et Séries, Taschen.
  • 9
    Ulrich Bischoff. De 1994 à 2013, il dirige la Galerie des Nouveaux Maîtres de la Collection Nationale de Dresde. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la modernité classique et l’art contemporain.
  • 10
    Bien que souvent traduit “La frise de la vie”, le choix de l’auteur de cette monographie, « La fresque de la vie » a été conservé.
  • 11
    Bischoff, U., Munch, La Madone, p. 30.
  • 12
    Bischoff, U., Munch, p. 40 à 42. Tableau Homme et femme.
  • 13
    Ibid. Tableau Cendre. À noter la longue chevelure de la femme qui englobe le corps de l’homme ; l’eau ; l’arbre que nous retrouverons dans Le Cri. p. 43.
  • 14
    Ibid., p. 44.
  • 15
    Ibid., p. 44.
  • 16
    Lacan J., Le Séminaire, livre XII, op. cit., p. 219.
  • 17
    Ibid., p. 218 à 220.
  • 18
    Ibid., p. 221.